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naissait aucune limite lorsqu’on le lâchait dans les pâturagespour y prendre le vert. Il bondissait connue un cerf, ilsautait par-dessus les haies ou à travers les fossés, traver-sait les champs et les prairies, l’œil en feu, la crinière hé-rissée , les naseaux ouverts et la bouche blanche d’écume ,en sorte qu’on l’aurait pris pour le premier cheval sorti dela main du créateur dans ce délicieux jardin que nous avonsperdu par suite de la gourmandise d’une femme.
Cependant, tout fougeux qu’il paraissait, Conrad pou-vait le rappeler à lui par un simple signe ou un coup desifflet. On voyait alors le poulain docile galoper autour del’abbé, rétrécissant de plus en plus le cercle qu’il décrivait,et finissant par s’arrêter devant lui, pour recevoir unefriandise ou une caresse.
Ce jeune cheval se trouvait précisément près des bœufs ,lorsque le chien mal dressé se jeta sur eux ; et comme lescris de celui-ci avaient attiré toute la meute, Bourcard etses veneurs étaient aussi accourus pour connaître la causede tout ce bruit. A la vue du poulain qui bondissait gra-cieusement , et des huit bœufs prêts à briser leurs jougspour repousser l’attaque des chiens, il prit fantaisie au ba-ron de s’emparer de ces animaux qu’il avait déjà convoitésplus d’une fois; mais comme il était défendu, sous peined’excommunication, de toucher à la propriété des monas-tères , et que la trêve du seigneur garantissait précisémentla charrue et les bœufs du cultivateur, Bourcard ne voulutpas s’exposer aux foudres de l’Eglise par une attaque di-recte contre ses biens. Il laissa donc faire ses chiens, aurisque d’en voir quelques-uns éventrés par les cornes desbœufs, et il se tint à l’écart pour profiter de l’occasion quecette aventure pourrait faire naître.
Sigfried de Miécourt et les deux laboureurs repoussèrentd’abord avec succès les premiers chiens qui se présenté-