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Plusieurs d’entre eux lui auraient volontiers rendu lapareille ; mais l’entreprise n’était pas facile, quoique Héli-nand y pensât souvent. Pour tenter l’aventure, il se fitdonner l’ordre d’aller à Asuel demander des nouvelles dubaron et l’inviter à revenir à l’abbaye, qui souffrait de sonabsence, depuis la cave au grenier.
Le jeune moine s’achemina, le cœur agité et l’esprittourmenté de si étrange manière, qu’il en perdait l’enten-dement ; cependant il avançait toujours vers Asuel , étantà peine éloigné d’une lieue ; il y serait môme arrivé fortpromptement, s’il n’avait aperçu, au sortirdu bois, le baronchevauchant sur le même chemin que lui. A cette vue, ilfrissonna sans qu’il put dire pourquoi, car il n’avait en-core aucune idée fixe sur ce qui se passait dans son ame.Il se retira toutefois dans les buissons, ët laissa passerBourcard et les écuyers qui l’accompagnaient.
Le moine respira alors plus librement ; mais il restaitindécis s’il suivrait le baron au monastère, ou s’il pour-suivrait son voyage à Asuel où il n’avait plus de missionà remplir. Il était assis sur un monceau de pierres prove-nant d’une habitation ruinée et regardait quelques feuillessèches, qui semblaient remuer. Peu à peu leur mouve-ment devint plus apparent; elles s’agitèrent, s’écartèrentet une vipère dressa sa tête plate et large tout à côté dumoine. Il se releva et avança le pied pour l’écraser....— Pourquoi, pensa-t-il, tuerais-je ce reptile, qui nesouille que la terre, lorsque je n’ose écraser celui qui dé-vore mon ame ?
La vipère, à la vue de son ennemi, siffla, darda salangue fourchue, mordit le bout du bâton que le moinelui tendit, et se retira dans les feuilles. Hélinand la laissase réfugier dans la pierre où il s’était reposé, et ses jambesle portèrent machinalement au bas de la montagne.