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LIVRE XVI.

Charlemagne. Quiconque le menaçait, ou l’irritait, faisait surgir l'uneaprès l’autre dans sa vaste intelligence ces images fatales et sédui-santes. Il était facile de s’en apercevoir à l'étrange grandeur de sonlangage journalier, aux dépêches qu’il dictait à son ministre desaffaires étrangères, aux mille lettres enfin qu’il adressait aux agentsde l’administration. Toutefois il se disait aussi que toute cette grandeurne pouvait lui manquer tôt ou tard, et il trouvait que la paix avaittrop peu duré, que Saint-Domingue n’était pas définitivement re-conquis, que la Louisiane n’était pas occupée, que la marine française n’était pas rétablie. A son avis, il lui fallait, avant de recommencer laguerre, quatre ou cinq ans encore d’efforts continuels, au sein d’unepaix profonde. Le premier consul partageait cette passion des grandesconstructions, qui est naturelle aux fondateurs d’empires; il prenaitgoût à ces places fortes qu’il élevait en Italie , à ces vastes roules qu’ilperçait dans les Alpes , à ces plans de villes nouvelles qu’il projetait enBretagne, à ces canaux qui allaient unir les bassins de la Seine et del’Escaut. Il jouissait d’un pouvoir absolu, d'une admiration universelle,et tout cela dans un profond repos, qui devait lui être doux aprèsavoir livré tant de batailles, traversé tant de contrées, commis à tantde hasards sa fortune et sa vie.

Le premier consul désirait donc sincèrement la continuation de lapaix, et il consentit à tout ce qui pouvait en assurer la durée. En con-séquence, il fil partir le général Andréossy pour Londres , et reçutavec une grande distinction lord Withworth à Paris . Ce personnage,destiné à représenter George III en France , était un vrai gentilhommeanglais , simple, quoique magnifique dans sa représentation, sensé,droit, mais roide et orgueilleux comme les hommes de sa nation, ettout à fait incapable de ces ménagements habiles et délicats, quiétaient nécessaires avec un caractère tour à tour emporté ou aimable,comme l’était celui du premier consul. Il aurait fallu un hommed’esprit plutôt qu’un grand seigneur, et l’un et l’autre si on avait pu,auprès d’un gouvernement nouveau, qui avait besoin d’être flatté etménagé. Cependant ce n’est pas dans le premier instant que les défautsde caractère se font sentir dans les relations. Au début tout se passebien. Lord Withworlh fut accueilli à merveille; son épouse, la duchessede Dorsct, très-grande dame d’Angleterre, fut l’objet des attentionsles plus délicates. Le premier, consul donna pour l’ambassadeur et pourl’ambassadrice de belles fêtes, tant à Saint-Cloud qu’aux Tuileries .