' EYLAU. 175
Bromberg, qui est l’entrepôt du commerce du pays. Le corps d’Auge-reau y trouva quelque soulagement à ses fatigues.
Le maréchal Lamies s’était avancé par Stettin , Stargard , Deulsch-Krone , Schneidmiihl, Nackel, et Bromberg , flanquant la marche ducorps d’Augereau, comme celui-ci flanquait la marche du corps deDavoust. Il longeait, lui aussi, la limite du pays allemand et polonais,et parcourait un sol plus difficile, plus triste encore que celui qu’avaittraversé le maréchal Augereau. Il voyait les Allemands hosliles, lesPolonais timides, et, dominé par les impressions qu’il recevait d’unpays sauvage et désert, par les renseignements qu’il recueillait sur lesPolonais, dans une contrée qui ne leur était pas favorable, il fut portéà regarder comme une œuvre téméraire, et même folle , le rétablisse-ment de la Pologne . Nous avons déjà parlé de cet homme rare, de sesqualités, de ses défauts : il faudra en parler souvent encore, dans lerécit d’une époque pendant laquelle il a tant prodigué sa noble vie.Lannes, impétueux dans ses sentiments, dès lors inégal de caractère,enclin à l’humeur, même envers son maître qu’il aimait, était de ceuxque le soleil, en se cachant ou en se montrant, abattait ou relevaittour à tour. Mais, ne perdant jamais sa trempe héroïque, il retrouvaitdans les dangers la force calme, que les soulfrances et les contrariétéslui avaient enlevée un moment. On ne serait pas juste envers cethomme de guerre supérieur , si on n’ajoutait pas ici qu’un grandfonds de bon sens se joignait chez lui à [ inégalité d’humeur, pour leporter à blâmer chez Napoléon un esprit d’entreprise immodéré, et àfaire entendre souvent, au milieu de nos plus beaux triomphes, desinistres prophéties. Après le succès de la guerre de Prusse , il auraitvoulu qu’on s’arrêtât sur l’Oder , et ne s’était pas imposé la moindrecontrainte dans l’expression de cette opinion. Parvenu à Bromberg àla suite d’une marche pénible, il écrivit à Napoléon qu’il venait deparcourir un pays sablonneux, stérile , sans habitants , comparable ,sauf le ciel, au désert qu’on traverse pour aller d’Égypte en Syrie ;que le soldat était triste , atteint de la fièvre , ce qui était dù à l’hu-midité du sol et de la saison ; que les Polonais étaient peu disposésà s’insurger, et tremblants sous le joug de leurs maîtres ; qu’il nefallait pas juger de leurs dispositions d’après l’enthousiasme factice dequelques nobles attirés à Posen par l’amour du bruit et de la nou-veauté ; qu’au fond ils étaient toujours légers , divisés , anarchiques,et qu’en voulant les reconstituer en corps de nation , on épuiserait