FRIEDLAND ET TILSIT.
401
demandait la paix à grands cris. Elle n’était pas mécontente d’elle—même, car elle avait le sentiment de s'étre bien conduite à Hcilsberget à Friedland, mais elle ne se croyait pas capable de résister à l’arméede Napoléon, ralliée tout entière depuis la prise de Kœnigsberg , ren-forcée de Masséna , qui venait de repousser à Durczewo le corps deTolstoy , et pouvant opposer 170,000 hommes aux 70,000 soldaisrusses et prussiens restés debout. Elle demandait pour qui on faisaitla guerre? si c’était pour les Prussiens qui ne savaient pas défendreleur pays? si c’était pour les Anglais qui, après avoir tant de foisannoncé des secours, n’en envoyaient aucun, et ne songeaient qu’àconquérir des colonies? Le dédain à l’égard des Prussiens était in-juste, car ils s’étaient bravement comportés dans les derniers temps,et ils avaient fait tout ce que leur petit nombre permettait d’attendre.Les Prussiens, à leur tour, se plaignaient de la barbarie, de l’igno-rance , de la férocité dévastatrice des soldats russes. Les uns et lesautres ne se trouvaient d’accord qu’au sujet des Anglais . Ceux-ci, eneffet, auraient pu, en descendant, soit à Stralsund , soit à Dantzig,apporter d’utiles secours, et peut-être changer, ou ralentir au moinsla marche des événements. Mais ils n’avaient montré de l’activité quepour envoyer des expéditions dans les colonies espagnoles, et les sub-sides même qui, à défaut d’armées, constituaient leur seule coopéra-tion, ils les avaient marchandés, jusqu’à refroidir le roi de Suède ,et jusqu’à le dégoûter de la guerre. C’est un soulagement du malheurque de pouvoir se plaindre, et, dans ce moment, Russes et Prussiens se déchaînaient avec violence contre le cabinet britannique. Les offi-ciers russes notamment disaient tout haut que c’était pour les Anglais ,pour leur misérable ambition, qu’on faisait battre de braves gens quin’avaient aucune raison de se haïr, ni même de se jalouser, puisqueaprès tout la Russieet la France n’avaient rien à s’envier l’une à l’autre.
Les deux monarques vaincus partageaient la rancune de leurs soldatscontre l’Angleterre , et mieux qu’eux encore ils sentaient la nécessitéde se séparer d’elle et d’obtenir immédiatement la paix. Le roi dePrusse qui l’aurait désirée plus tôt, et qui prévoyait combien il lui encoûterait de l’avoir retardée, fut d’avis, sans se plaindre, de la demanderà Napoléon, et laissa à l’empereur Alexandre le soin de la négocier. Ilespérait que son ami, qui avait seul voulu cette funeste prolongationde la guerre, le défendrait dans les négociations mieux que sur lechamp de bataille. Il fut donc convenu que l’on proposerait un