SECOND DIALOGUE.
211
possibilité de flatter son langage et de cacher lesmouvements de son cœur mettoit de son côté undésavantage énorme vis-à-vis du reste des hommes,qui, sachant cacher ce qu'ils sentent et ce qu'ilssont, se montrent uniquement comme il leur con-vient qu’on les voie. Il n’y avoit qu’une intimitéparfaite qui pût entre eux et lui rétablir l’égalité.Mais quand il l’y a mise , ils n’en ont mis eux quel’apparence ; elle étoit de sa part une imprudence,et de la leur une embûche ; et cette tromperie,dont il fut la victime, une fois sentie, a dû pourjamais le tenir éloigné d’eux.
Mais enfin , perdant les douceurs de la sociétéhumaine , qu’a-t-il substitué qui pût l’en dédom-mager , et lui faire préférer ce nouvel état à l’autremalgré ses inconvénients î Je sais que le bruit dumonde effarouche les cœurs aimants et tendres ,qu’ils se resserrent et se compriment dans la foule ,qu’ils se dilatent et s’épanchent entre eux , qu'iln’y a de véritable effusion que dans le téte-à-tête ,qu’enfin cette intimité délicieuse qui fait la véri-table jouissance de l’amitié ne peut guère se for-mer et se nourrir que dans la retraite ; mais je saisaussi qu'une solitude absolue est un état triste etcontraire à la nature ; les sentiments affectueuxnourrissent l’Ame , la communication des idées avivel’esprit. Notre plus douce existence est relative etcollective , et notre vrai moi n’est pas tout entier ennous. Enfin telle est la constitution de l'homme encette vie qu’on n’y parvient jamais à bien jouirde soi sans le concours d’autrui. Le solitaire Jean-