SECOND DIALOGUE. 233
s’il leur étoit possible, lui laisser dans cette vie laressource des fictions.
Je l’ai vu, serré dans leurs lacs, se débattre très-peu pour en sortir, entouré de mensonges et deténèbres, attendre san3 murmure la lumière et lavérité j enfermé vif dans un cercueil, s’y tenir asseztranquille, sans même invoquer la mort. Je l'ai vupauvre, passant pour riche; vieux, passant pourjeune; doux, passant pour féroce; complaisant etfoible, passant pour inflexible et dur; gai, passantpour sombre ; simple enfin jusqu’à la bêtise , passantpour rusé jusqu'à la noirceur. Je l’ai tu livré parvos messieurs à la dérision publique, flagorné, per-siflé, moqué des honnêtes gens, servir de jouet à laCanaille ; le voir, le sentir, en gémir, déplorer lamisère humaine, et supporter patiemment son état.
Dans cet état, devoit il se manquer à lui-même,au point d’aller chercher dans la société des indi-gnités peu déguisées dont on se plaisoit à l’y charger?Devoit-il s’aller donner en spectacle à ces barbares,qui, se faisant de ces peines un objet d’amusement,ne cherchoient qu’à lui serrer le coeur par toutesles étreintes de la détresse et de la douleur qui pou-voient lui être les plus sensibles? Voilà ce qui luirendit indispensable la manière de vivre à laquelleil s’est réduit, ou, pour mieux dire , à laquelle onl’a réduit; car c’est à quoi l’on en vouloit venir,et l’on s’est attaché à lui rendre si cruelle et si dé-chirante la fréquentation des hommes, qu’il futforcé d’y renoncer enfin tout-à-fait. Vous me deman-dez, disoit-il, pourquoi je fuis les hommes ; deman-dez-le à eux-mêmes, ils le savent encore mieux que