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SECOND DIALOGUE.
cent J tous les moments qu’il peut leur dérober sontdonnés à ses rêveries 5 il sait se soustraire aux idéesdéplaisantes, et se transporter ailleurs qu’où il estmal. Occupé si peu de ses peines, comment le se-roit-ilbeaucoup de ceux qui les lui font souffrir? Ils’en venge en n’y pensant point, non par esprit devengeance, mais pour se délivrer d’un tourment.Paresseux et voluptueux, comment seroit-il hai-neux et vindicatif? Voudroit-il changer en supplicesses consolations, ses jouissances, et les seuls plaisirsqu’on lui laisse ici-bas ? Les hommes bilieux et mé-chants ne cherchent la retraite que quand, ils sonttristes \ et la retraite les attriste encore plus. Le le-vain de la vengeance fermente dans la solitude, parle plaisir qu’on prend à s’y livrer ; mais ce triste et'cruel plaisir dévore et consume celui qui s’y livre ;il le rend inquiet, actif, intrigant : la solitude qu’ilcherchoit fait bientôt le supplice de son cœur hai-neux et tourmenté ; il n’y goûte point cette aimableincurie, cette douce nonchalance qui fait le charmedes vrais solitaires 5 sa passion , animée par ses cha-grines réflexions, cherche à se satisfaire \ et, bientôtquittant sa sombre retraite, il court attiser dans lemonde le feu dont il veut consumer son ennemi. S’ilsort des écrits de la main d’un tel solitaire, ils neressembleront sûrement ni à VEmile , ni à VHéloïse;ils porteront, quelque art qu’emploie l’auteur à sedéguiser , la teinte de la bile amère qui les dicta.Pour Jean-Jacques, les fruits de sa solitude attes-tent les sentiments dont il s’y nourrit ; il eut de l’hu-meur tant qu’il vécut dans le monde , il n’en eut plusaussitôt qu’il vécut seul.