LIVBE I, CUAP. H. 75
Nous avons dit que le premier besoin d’un gouver-nement est d’être vigoureux par la nature de ses insti-tutions : mais pour être réellement fort, il ne suffit pastoujours de s’être approprié un grand pouvoir et de comp-ter un grand nombre de baïonnettes ; il semble qu’ungouvernement a d’autant plus de force qu’il obtientd’empire sur les volontés des citoyens ; car sa puissancese compose desforces individuelles, et celles-ci résidentdans la volonté de l’homme plutôt que dans ses bras.
Toute la science du pouvoir consiste donc à disposer ,le plus possible, des volontés des gouvernés. Or, commec’est l’opinion de l’homme qui détermine sa volonté,c’est à bien connaître celle des citoyens , qu’un gou-vernement habile et sage doit appliquer sa princi-pale étude. Sans croire que l’opinion soit l’uniquesouveraine du monde, il faudrait toutefois mécon-naître les premiers éléments d’administration, pourne pas convenir qu’elle ajoute un poids inoui à lapuissance que les dépositaires de la force publiquetiennent entre leurs mains. Qui sait créer l’opinion ,la diriger , ou seulement la comprendre, possède donc ,selon nous , les principes les plus nécessaires du grandart de régner.
Les princes éclairés du flambeau de la philosophiesentent la nécessité de marcher avec leur siècle , etlorsqu’ils voient le fleuve de l’opinion prêt à débor-der , ils n'ont pas l’aveugle témérité de l’arrêter dansson cours : ils lui préparent, ils lui creusent au con-traire des canaux, où son onde divisée s’épanche etcircule doucement, emportant avec elle et répandant detoutes parts ses principes vivifiants qui font éclore lesgermes les plus précieux, et fertilisent les arides plages.