Molifere,
23
U. Vite, qu’on aille dire que je n’y suis pas.
G. On a deja dit que vous y etiez.
U. Et qui est le sot qui l’a dit?
G. Moi, madame.
U. Diautre soit le petit vilain! Je vous apprendrai bien a fairevos reponses de vous-meme.
G. Je vais lui dire, madame, que vous voulez etre sortie.
U. Arretez, animal, et la laissez monter, puisque la sottiseest faite.
G. Elle parle encore ä un homme dans la ruc.
U. Ah! cousine, que cette visite m’embarrasse a l’heure qu’il est!
E. II est vrai que la dame est un peu embarrassante de sonnaturel: j’ai toujours eu pour eile une furieuse aversion; et, n’en de-plaise a sa qualite, c’est la plus sötte bete qui se soit jamais melee deraisonner.
U. L’epithete est un peu forte.
E. Allez, allez, eile merite bien cela, et'quelque chose de plussi on lui faisait justice. Est-ce qu’il y a une personne qui soit plusveritablement qu’elle ce qu’on appelle precieuse, ä prendre le mot danssa plus mauvaise signification ?
U. Elle se defend bien de ce nom pourtant.
E. II est vrai, eile se defend du nom, mais non pas.de la cliose:car enfin eile Fest depuis les pleds jusqu’ä la tete, et la plus grandefagonniere du monde. II semble que tout son corps soit demonte, etque les mouvements de ses hanches, de ses epaules et de sa tete,n’aillent que parressorts. Elle affecte toujours un ton de voix languis-sant et niais, fait la moue pour montrer uno petite bouche, et roule lesyeux pour les faire paraitre grands.
U. Doucement donc. Si eile venait ä entendre . . .
E. Point, point; eile ne monte pas encore. Je me souviens tou-jours du soir qu’elle eut envie de voir Dämon, sur la reputation qu’onlui donne et les choses que le publie a vues de lui. Vous connaissezl’homme et sa naturelle paresse a soutenir la conversation. Elle l’avaitinvite ä souper comme bel-esprit, et jamais il ne parut si sot parmiune demi-douzaine de gens ä qui eile avait fait fete de lui, et qui leregardaient avec de grands yeux, comme une personne qui ne devaitpas etre faite comme les autres. Ils pensaient tous qu’il etait lä pourdefrayer la Compagnie de bons mots; que chaque parole qui sortait desa bouche devait etre extraordinaire; qu’il devait faire des in-promptusur tout ce qu’on disait, et ne demander ä boire qu’avec une pointe.Mais il les trompa fort par son silence; et la dame fut aussi malsatis-faite de lui que je le fus d’elle.
U. Tais-toi. Je vais la recevoir a la porte de la ehambre.
E. Encore un mot. Je voudrais bien la voir mariee avec le