Moliere.
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E. Je m’sn suis bien doutee.
D. Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que tout l’esprit et toutela beaute sont dans les poemes s^rieux, et que les pieces comiquessont des niaiseries qui ne meritent aucune louange?
U. Ce n’est pas mon sentiment, pour moi. La trag4die, sans doute,est quelque chose de beau quand eile est bien touchee; mais la comediea ses charmes, et je tiens que l’une n’est pas moins difficile que l’autre.
D. Assurement, madame; et quand, pour la difficulte, vousmettriez un peu plus du cöte de la comedie, peut-etre que vous nevous abuseriez pas: car enfin je trouve qu’il est bien plus ais6 de seguinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuserles destins, et dire des injures aux dieux, que d’entrer comme il fautdans le ridicule des liommes, et de rendre agreablement sur le theätreles defauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des heros, vousfaites ce que vous voulez; ce sont des portraits ä plaisir, oü l’on necherche point de ressemblance; et vous n’avez qu’ä suivre les traitsd’une imagination qui se donne l’essor, et qui souvent laisse le vraipour attraper le merveilleux. Mais, lorsque vous peignez les homrnes,il faut peindre d’apres nature: on veut que ces portraits ressemblent;et vous n’avez rien fait, si vous n’y faites reconnaitre les gens de votresiede. En un mot, dans les pieces serieuses, il suffit, pour n’etre pointbläme, de dire des choses qui soient de bon sens et bien ecrites: maisce n’est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c’est uneetrange entreprise que celle de faire rire les honnetes gens.
C. Je crois etre du nombre des honnetes gens; et cependant jeI n’ai pas trouvö le mot pour rire dans tout ce que j’ai vu.j Le M. Ma foi, ni moi non plus.
I D. Pour toi, marquis, je ne m’en etonne pas: c’est que tu n’yas point trouve de turlupinades.
L. Ma foi, monsieur, ce qu’on y rencontre ne vaut guere mieux;: et toutes les plaisanteries y sont assez froides, a mon avis.
D. La cour n’a pas trouv6 cela . . .
L. Ah! monsieur, la cour!
D. Achevez, monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulezdire que la cour ne se connait pas a ces choses; et c’est le refugeordinaire de vous autres messieurs les auteurs, dans le mauvais succesde vos ouvrages, que d’accuser l’injustice du siede et le peu de lumieresdes courtisans. Sachez, s’il vous plait, monsieur Lysidas, que lescourtisans ont d’aussi bons yeux que d’autres; qu’on peut etre habileavec un point deVenise et des plumes aussi bien qu’avec uneperruquecourte et un petit rabat uni; que la grande epreuve de toutes voscom^dies, c’est le jugement de la cour; que c’est son gout qu’il fautStudier pour trouver l’art de reussir; qu’il n’y a point de lieu ou lesdecisions soient si justes; et, sans mettre en ligne de compte tous lesgens savants qui y sont, que, du simple bon sens naturel et du com-
Holder, französ. Litteratur. • 3