Ftaelon.
81
a eflace la gloire de tous les conquörants qui veulent faire servir lespeuples a lenr propre grandeur, c’est-ä-dire k leur vanite. Enfin c’estpar sa justice qu’il a merite d’etre aux enfers le souverain juge desmorts.
Pendant que Mentor faisait ce discours, nous abordämes dansl’ile. Nous viraes le fameux labyrinthe, ouvrage des mains de l’in-genieux Dedale, et qui etait une imitation du grand labyrinthe quenous avions vu en Egypte. Pendant que nous considerions ce cu-j rieux edifice, nous vimes le peuple qui couvrait le rivage et quiaccourait en foule dans un lieu assez voisin du bord de la mer. Nousdemandämes la cause de leur empressement, et voici ce qu’un Cre-tois nomine Nausicrate nous raconta.
Idomenee, fils de Deucalion, et petit-fils de Minos, dit-il, ötaitalle comme les autres rois de la Grece au siege de Troie. Apresla ruine de cette ville, il fit voile pour revenir en Crete; mais latempete fut si violente que le pilote de son vaisseau et tous lesautres qui etaient experimentes dans la navigation, erurent que leurnaufrage etait inevitable. Chacun avait la mort devant les yeux;ehacun voyait les abimes ouverts pour l’engloutir; chacun deploraitson malheur, n’esperant pas meme le triste repos des ombres quitraversent le Styx apres avoir re$u la söpulture. Idomenee, levantles yeux et les mains vers le ciel, invoquait Neptune: O puissantdieu, s’ecriait-il, toi qui tiens l’empire des ondes, daigne ecouterun malheureux: si tu me fais revoir l’ile de Crete malgre lafureur des vents, je t’immolerai la premiere tete qui se presenterak mes yeux.
Cependant son fils impatient de revoir son pere, se hätaitd’aller au-devant de lui pour l’embrasser; malheureux qui ne savaitpas que c’etait eourir ä sa perte. Le pere echappe k la tempetearrivait dans le port desire: il remerciait Neptune d’avoir ecoute sesvoeux: mais bientöt il sentit combien ses voeux lui etaient funestes.Un pressentiment de son malheur lui donnait un cuisant repentir dei son voeu indiscret; il craignait d’arriver parmi les siens, et il ap-| prehendait de revoir ce qu’il avait de plus eher au monde. MaisI la cruelle Nemesis, deesse impitoyable, qui veille pour punir les' hommes, et surtout les rois orgueilleux, poussait d’une main fataleet invisible Idomenee. Il arrive: k peine ose-t-il lever les yeux.Il voit son fils: il recule, saisi d’horreur. Ses yeux cherchent,mais envain, quelque autre tete moins chere qui puisse lui servirde victime. Cependant le fils se jette ä son cou, et est tout etonneque son pere reponde si mal a sa tendresse; il le voit fondant enlarmes.
O mon pere, dit-il, d’ou vient eette tristesse? Apres une silongue absence, etes-vous fache de vous revoir dans votre royaume,et de faire la joie de votre fils? Qu’ai-je fait? Vous detournez vos
Holder, französ. Litteratur, 6