Le Sage.
93
maintien insolent pour en prendre un respectueux devant leur mai'tre.Ce prelat etait dans sa soixante-neuvieme annee, fait ä peu prescomme mon oncle le chanoine Gil Perez, c’est-ä-dire, gros et court.II avait par-dessus le marche les jambes fort tournees en dedans, etil etait si c-hauve, qu’il ne lui restait qu’nn toupet de cheveux parderriere, ce qui l’obligeait d’emboiter sa tete dans un bonnet de lainefine ä longues oreilles. Malgre tout cela, je lui trouvais l’air d’unhomme de qualitd, sans doute parce que je savais qu’il en etait un.Nous autres personnes du commun, nous regardons les grands seigneursavec une prevention qui leur prete souvent un air de grandeur que lanature leur a refuse.
L’archeveque s’avanga vers moi d’abord, et me demanda d’un tonde voix plein de douceur ce que je souhaitais. Je lui dis que j’etais lejeune homme dont le seigneur don Fernand de Leyva lui avait parle.II ne me donna pas le temps de lui en dire davantage. Ah, c’estvous,s’ecria-t-il, c’est vous dont il m’a fait un si bei eloge? je vous retiens; ä mon Service. Vous etes une bonne acquisition pour moi; vous n’avez! qu’a demeurer ici. A ces mots il s’appuya sur deux ecuyers, et sortit: apres avoir ecoute des ecclesiastiques qui avaient quelque chose ä luij communiquer. A peine fut-il liors de la chambre oii nous etions, que' les memes officiers qui avaient dedaigne ma eonversation, vinrent la' rechercher. Les voilä qui m’environnent, qui me gracieusent, et metemoignent de la joie de me voir devenir commensal de l’archeveclie.Ils avaient entendu les paroles que leur maitre m’avait dites, et ils1 mouraient d’envie de savoir sur quel pied j’allais etre aupres de lui;
| mais j’eus la malice de ne pas contenter leur curiosite, pour me vengeri de leur mepris. Ä
I Monseigneur ne tarda guere a revenir. Il me fit entrer dans son' cabinet, pour m’entretenir en particulier. Je jugeai bien qu’il avait: dessein de täter mon esprit. Je me tins sur mes gardes, et mei preparai a mesurer tous mes mots. Il m’interrogea d’abord sur leshumanites. Je ne repondis point mal ä ses questions. Il vit que jeconnaissais assez les auteurs grecs et latins. Il me mit ensuite sur la' dialectique. C’est ou je l’attendais. Il me trouva la-dessus ferre ai glace.. Votre education, me dit-il, avec quelque Sorte de surprise, n’apoint ete negligee. Voyons presentement votre ecriture. J’eu tirai dema poche une feuille que j’avais apportee expres. Mon prelat n’en futpas mal satisfait. Je suis content de votre main, s’ecria-t-il, et plusencore de votre esprit. Je remercierai mon neveu don Fernand dem’avoir donne un si joli gargon. C’est un vrai present qu’il m’a fait.
Nous fumes interrompus par l’arrivee de quelques seigneursgrenadins qui venaient diner avec l’archeveque. Je les laissai ensemble,j et me retirai parmi les officiers, qui me prodiguerent alors les honne-j tetes. J’allai manger avec eux quand il en fut temps; et s’ils m’obser-i verent pendant le repas, je les examinai bien aussi. Quelle sagesse il