Le Sage.
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pour m’en retoumer au chateau de Leyva, si l’on eüt leve l’obstaclequi m’en avait 61oigue. Don Fernand s’apergut des mouvements quim’agitaient, et m’en sut si bon gre qu’il m’embrassa, en me disant quetoute sa famille prendrait toujours part a ma destinee.
Deux mois apres que ce cavalier fut parti, dans le temps de maplus grande faveur, nous eümes une chaude alarme au palais episcopal;l’archeveque tomba en apoplexie: on le secourut si promptement, et onlui donna de si bons remedes, que quelques jours apres il n’y parais-sait plus; mais son esprit en regut une rüde atteinte. Je le remarquaibien des la premiere homelie qu’il composa. Je ne trouvai pas toutefoisla difference qu’il y avait de celle-la aux autres assez sensible poureonclure que l’orateur commengait a baisser. J’attendis encore unehomelie pour mieux savoir ä quoi m’en tenir. Oh! pour celle-lä, eilefut decisive. Tantöt le bon prelat se rebattait, tantot il s’elevait trophaut, ou descendait trop bas. C’etait un discours diffus, une rhetoriquede r^gent use, une capucinade.
Je ne fus pas le seul qui y prit garde. La plupart des auditeurs,comme s’ils eussent ete aussi gages pour l’examiner, se disaient toutbas les uns aux autres: voila un sermon qui sent l’apoplexie. Allons,monsieur l’arbitre des hom&ies, me dis-je alors ä moi-meme, preparez-vous a faire votre office. Yous voyez que monseigneur tombe. Vousdevez l’en avertir, non seulement comme depositaire de ses pensees,mais encore de peur que quelqu’un de ses amis ne füt assez franc pourvous prevenir. En ce cas-lä, vous savez ce qu’il en arriverait, vousseriez biffe de son testament.
Apres ces reflexions j’en faisais d’autres toutes contraires: l’aver-tissement dont il s’agissait me paraissait delicat ä donner. Je jugeaisqu’un auteur entete de ses ouvrages pourrait le recevoir mal; maisrejetant cette pensee, je me representais qu’il etait impossible qu’il leprit en mauvaise part, apres l’avoir exige de moi d’une maniere sipressante. Ajoutons ä cela que je comptais bien de lui parier avecadresse, et de lui faire avaler la pilule tout doucement. Enfin, trouvantque je risquais davantage ä garder le silence, qu’ä le rompre, je medeterminai ä parier.
Je n’etais plus embarrasse que d’une chose; je ne savais de quellefagon entamer la parole. Heureusement l’orateur lui-meme me tira decet embarras, en me demandant ce qu’on disait de lui dans le monde,et si l’on etait satisfait de son dernier discours. Je repondis qu’onadmirait toujours ses homelies; mais qu’il me semblait que la dernieren’avait pas, si bien que les autres, affecte l’auditoire. Comment donc,mon ami, repliqua-t-il avec ^tonnement, aurait-elle trouve quelqueAristarque? 1 Non, monseigneur, lui repartis-je, non. Ce ne sont pasdes ouvrages tels que les vötres que l’on ose critiquer. Il n’y a per-
* Grand critique da temps de Ptolemee Philadelphe.
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