Montesquieu.
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II porta le mepris jusqu’ä faire lui-meme les s&aatus-consultes;il les souscrivait du nom des premiers senateurs qui lui venaieut dansl’esprit. „J’apprends quelquefois, dit Ciceron, qu’un senatus-consultepasse ä mon avis a ete porte en Syrie et en Armenie avant que j’aiesu qu’il ait ete fait; et plusieurs princes m’ont ecrit des lettres de re-merciements sur ce que j’avais 6te d’avis qu’on leur donnät le titre derois, que non seulement je ne savais pas etre rois, mais meme qu’ilsfussent au monde.“
On peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de cetemps-lä, qu’on a mises sous le nom de Ciceron, parceque la plupartsont de lui, l’abattement et le desespoir des premiers hommes de larepublique a cette revolution subite, qui les priva de leurs honneurs etde leurs occupations meine; lorsque le senat etant sans fonction, cecredit, qu’ils avaient eu par toute la terre, fls ne purent plus l’espererque dans le cabinet d’un seul; et cela se voit bien mieux dans ceslettres que dans les discours des historiens. Elles sont le chef-d’oeuvrede la na'ivete de gens unis par une douleur commune, et d’un siede oüla fausse politesse n’avait pas mis le mensonge partout: enfin on n’yvoit point, comme dans la plupart de nos lettres modernes, des gensqui veulent se tromper, mais des amis malheureux qui cherchent ä setout dire.
II etait bien difficile que Cesar püt defendre sa vie; la plupart desconjures dtaient de son parti ou avaient ete par lui combles de bien-faits; 1 et la raison en est bien naturelle. Ils avaient trouve de grandsavantages dans sa victoire; mais plus leur fortune devenait meilleure,plus ils commengaient ä avoir part au malheur commun: 2 car, ä unhomme qui n’a rien, il importe assez peu ä certains 6gards en quelgouvernement il vive.
De plus il y avait un certain droit des gens, une opinion etabliedans toutes les republiques de Grece et d’Italie, qui faisait regardercomme un homme vertueux l’assassin de celui qui avait usurpe lasouveraine puissance. A Rome surtout, depuis l’expulsion des rois, laloi 6tait precise, les exemples re§us; la republique armait le bras dechaque citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l’avouait poursa defense.
Brutus ose bien dire ä ses amis que, quand son pere reviendraitsur la terre, il le tuerait tout de meme: et, quoique, par la continua-tion de la tyrannie, cet esprit de liberte se perdit peu ä peu, les con-jurations, au commencement du regne d’Auguste, renaissaient toujours.
C’etait un amour dominant pour la patrie, qui, sortant des reglesordinaires des crimes et des vertus, n’ecoutait que lui seul, et ne voyait
1 Decimus Brutus, Cai'us Casca, Trebonius, Tullius Cimber, Minutius Basilus,£taient amis de Cesar. Appien, de Bello civili, lib. 2, cap. 113.
2 Je ne parle pas des satellites d’un tyran, qui seraient perdus apres lui, mais deses compagnons dans un gouvernement libre.