Montesquieu.
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ils ne combattaient point ponr une certaine ehose, mais pour unecertaine personne; ils ne connaissaient que leur chef, qui les engageaitpar des esperances immenses: mais le chef battu n’etant plus en etatde remplir ses promesses, ils se tournaient d’un autre cote. Les pro-vinces n’entraient point non plus sincerement dans la querelle, car illeur importait fort peu qui eut le dessus, du Senat ou du peuple. Ainsi,sitot qu’un des chefs etait battu, eiles se donnaient a 1’autre; 1 car ilfallait que chaque ville songeät a se justifier devant le vainqueur, qui,ayant des promesses immenses a tenir aux soldats, devait leur sacrifierles pays les plus coupables.
Nous avons eu en France deux sortes de guerres civiles: les unesavaient pour pretexte la religion ; et elles ont dure, parceque le motifsubsistait apres la victoire; les autres n’avaient pas proprement demotif, mais etaient excitees par la legerete ou l’ambition de quelquesgrands, et elles etaient d’abord etouffees.
Auguste (c’est le nom que la.flatterie donna ä Octave) etablitl’ordre, c’est-a-dire une servitude durable: car, dans un etat libre, oul’on vient d’usurper la souverainet6, on appelle regle tout ce qui peutfonder l’autorite sans bornes d’un seul; et on nomme trouble, dissen-sion, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l’honneteliberte des sujets.
Tous les gens qui avaient eu des projets ambitieux avaient tra-vaille ä mettre une espece d’anarchie dans la republique. Pompee,Crassus et Cesar, y reussirent a merveille. Ils etablirent une impunitede tous les crimes publics; tout ce qui pouvait arreter la corruption desmoeurs, tout ce qui pouvait faire une bonne police, ils l’abolirent; etcomme les bons legislateurs cherchent a rendre leurs concitoyensmeilleurs, ceux-ci travaillaient a les rendre pires: ils introduisirentdonc la coutume de corrompre le peuple a prix d’argent; et quand onetait accuse de brigues on corrompait aussi les juges: ils firent trou-bler les elections par toutes sortes de violences; et quand on etait misenjustice on intimidait encore les juges: l’autorite meme du peupleetait aneantie; temoin Gabinius, qui, apres avoir retabli malgre lepeuple Ptolomee ämain armee, vint froidement demander le triornphe. 2
Ces premiers hoimnes de la republique cherchaient a degouter lepeuple de son pouvoir, et ä devenir necessaires en rendant extremesles inconvenients du gouvernement republicain: mais lorsqft’Augustefut une fois le maitre, la politique le fit travailler a retablir l’ordre,pour faire sentir le bonheur du gouvernement d’un seul.
Lorsqu’Auguste avait les armes a la main, il craignait les revoltesdes soldats, et non pas les conjflrations des citoyens; c’est pour cela
* Il n’y avait point de gamisons dans les villes p^ir les contenir; et les Romainsn’avaient eu besoin d’assurer leur empire que par des armees ou des colonies.
2 C6sar fit la guerre aux Gaulois, et Crassus aux Parthes, sans qu’il y eüt euaucune delibtration du senat ni aucun decret du peuple. Toyez Dion.
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