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XVIII. Jahrhundert.
pour sauver les jours d’un frere qu’il aimait, et dont le corps, couvertde blessures, Stait sur le point de tomber entre leurs mains.
Indigne maintenant de voir la tyrannie s’etablir de son vivant, etdans le sein meme de sa famille, il peint vivement k Timophanesl’horreur des attentats qu’il a commis, et qu’il medite encore, le con-jure d’abdiquer au plus tot un pouvoir odieux, et de satisfaire auxmänes des victimes immolees ä safolle ambition. Quelques jours apres,il remonte chez lui, accompagne de deux de leurs amis, dont l’un etaitle beau-frere de Timophanes. Ils reiterent de concert les memesprieres, ils le pressent, au nom du sang, de l’amitie, de la patrie. Timo-phanes leur repond d’abord par une derision amere, ensuite par desmenaces et des fureurs. On etait convenu qu’un refus positif de sapart serait le signal de sa perte. Ses deux amis, fatigues de sa re-sistance, lui plongerent un poignard dans le sein; pendant que Timo-leon, la tete couverte d’un pan de son manteau, fondait en larmes dansun coin de l’appartement oü il s’etait retire.
Je ne puis sans fremir penser a ce moment fatal oü nous enten-dimes retentir dans la maison ces cris pergants, ces elfrayantes paroles:Timophanes est mort; c’est son beau-frere qui l’a tue, c’est son frere.Nous ötions par hasard aves Demariste, sa mere; son pere etait absent.Je jetai les yeux sur cette malheureuse femme. Je vis ses cheveux sedresser sur sa tete, et l’horreur se peindre sur son visage au milieudes ombres de la mort. Quand eile reprit l’usage de ses sens, eilevomit, sans verser une lärme, les plus affreuses imprecations contreTimoleon, qui n’eut pas meme la faible consolation de les entendre desa bouche. Renfermee dans son appartement, eile protesta qu’elle nereverrait jamais le meurtrier de son fils.
Parmi les Corinthiens, les uns regardaient le meurtre de Timo-phanes comme un acte hero'ique, les autres comme un forfait. LesPremiers ne se lassaient pas d’admirer ce courage extraordinaire quisacrifiait au bien public la nature et l’amitie. Le plus grand nombre,en approuvant la mort du tyran, ajoutaient que tous les citoyens etaienten droit de lui arracher la vie, excepte son frere. Il survint une erneutequi fut bientöt apaisee. On intenta contre Timoleon une accusationqui n’eut pas de suite.
Il se jugeait lui-meme avec encore plus de rigueur. Des qu’ils’apergut que son action etait condamnee par une grande partie dupublic, il douta de son innocence, et resolut de renoncer ä la vie. Sesamis, a force de prieres et de soins, l’engagerent a prendre quelquenourriture, mais ne purent jamais le determiner ä rester au milieud’eux. Il sortit de Corinthe; et pendant plusieurs annees il erra dansdes lieux solitaires, occupe de sa douleur, et deplorant avec amertumeles egarements de sa vertu, et quelquefois l’ingratitude des Corinthiens.
Nous le verrons un jour reparaitre avec plus d’eclat, et faire lebonheur d’un grand empire qui lui devra sa liberte.