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XIX. Jahrhundert.
y succomba, et l’autel qu’on lui dressait se changea promptement entombeau.
Aussi avide d’admirer de pres cet liomme illnstre, mais plusheureux que les autres, saus avoir besoin de percer la foule de tousceux qui cherchaient ä s’approcher de lui, j’eus le bonheur de le voira mon aise deux ou trois fois chez mes parents, avec lesquels, dans sajeunesse, il avait eu des liaisons assez intimes.
Ma mere etait alors attaquee d’une maladie cruelle qui, depuisdeux ans, consumait, dans des douleurs insupportables, ses forces etsa vie. Elle ne pouvait plus sortir de son lit. On peut juger de sonextreme faiblesse, puisqu’un mois apres l’epoque dont je parle, eilerendit le dernier soupir.
Elle avait toujours ete consideree comme une des femmes deParis les plus distinguees par la finesse, par la justesse de son goüt etde son esprit, par la rectitude de sa raison, par l’elcgance de sonlangage et de ses manieres; remarquable dans sa jeunesse par lesagrements de sa figure, eile passait pour un modele du meilleur ton etde la plus attrayante urbanite.
Voltaire ne l’avait point oubliee; il demanda instamment ä lavoir, et, quoiqu’elle füt ä peine en etat de le regarder, de l’entendre etde lui repondre, eile le regut. Souvent il nous arrive de nous faire deshommes, des lieux et des choses qu’on n’a pas vus, et dont notre ima-gination n’a ete frappee que de loin, une idee toute differente de larealite. Je l’avais eprouve ma'mtes fois; mais, lorsque je vis Voltaire,il me parut absolument tel que je me l’etais represente.
Sa maigreur me retragait ses longs travaux; son costume antiqueet singulier me rappelait le dernier temoin du siede de Louis XIV.,l’historien de ce siede, et le peintre immortel de Henri IV. Son oeilpergant etincelait de genie et de malice; on y voyait ä la fois le poetetragique, l’auteur d’Oedipe et de Mahomet, le philosophe profond, leconteur malin et ingenieux, l’esprit observateur et satirique du genrehumain; son corps mince et voute n’etait plus qu’nne enveloppe legere,presque transparente, et au travers de laquelle il semblait qu’on vitapparaitre son ame et son genie.
J’etais saisi de plaisir et d’admiration, comme quelqu’un a qui ilserait permis tout a coup de se transporter dans les temps recules, etde voir face ä face Homere, Platon, Virgile ou Ciceron. Peut-.etrecomprendrait-on difficilement aujourd’hui une teile impression: nousavons vu tant d’evenements, d’hommes et de choses, que nous sommesblases sur tout; et, pour concevoir ce que j’epröuvais alors, il faudraitetre dans l’atmosphere oü je vivais: c’etait celle de l’exaltation.
Nous ne connaissions pas ces tristes fruits des longs orages etdes discordes politiques, l’envie, l’egoisme, le besoin du repos, l’in-souciance produite par la lassitude, la froideur qui suit le triste reveildes illusions degues. Nous etions eblouis par le prisme des idees et