Salvandy.
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l’ennemi de notre felicite? — L’empereur des Frangais,“ repondit lemusicien, sans lever les yeux, ni cesser de battre la mesure des piedset de la main. — „Qui sont les Frangais? — D’anciens chretiens, etdes heretiques modernes. — Combien y a-t-il d’empereurs? — Unveritable en trois personnes perfides. — Qui sont ces trois personnes?
— Napoleon-, Murat et Godoy. — Sont-ils plus mechants l’un quel’autre? — Non, mon pere, ils le sont tous egalement. — De qui pro-vient Napoleon? — Du peche. — Murat? — De Napoleon. — Godoy?
— Du commerce des deux. — Qu’est-ce qui caracterise Napoleon? —L’orgueil et le despotisme. — Murat? — Le vol et la crüaute. —Godoy? — La cupidite, la trahison et l’ignorance.“
Maria del Carmen, compromise dans son orgueil maternel parl’embarras de Zacarias et la meprise du tonsure, triomphait mainte-nant: son front rayonnait de la gloire dont se couvrait son gendre.
Ma surprise croissait pendant cet exercice qui dura longtemps.Le cur6 s’en apergut. — Quoi! me dit-il, ne connaitriez-vous pas lecatechisme national, celui que sa majeste la junte centrale nous a faitla grace de nous adresser, pour instruire la jeunesse de ce canton dansle6 sentiments qui doivent animer tout chretien, tout Espagnol et toutvassal fidele? — II me presenta l’opuscule auquel ces folies etaientempruntees. Je fus heureux d’echapper, en le parcourant, ä l’attentionimportune que mon etonnement avait fait naitre. Le pastenr reprit ens’adressant tour ä tour ä tous les villageois: — „Quelle peine meritel’Espagnol qui manque ä ses devoirs? — L’infamie, la mort, la confis-cation des biens, et la privation des honneurs que la republique accordea tous les loyaux citoyens. — Quelle doctrine veut enseigner Napoleon?
— La depravation des inoeurs. — Quand doit finir son atroce despo-tisme? — II est proche de sa fin. — D’oü nous peut venir cette espe-rance? — Des efforts que fait la patrie notre mere. — Qu’est-ce quela patrie? — La reunion de plusieurs, gouvernes par un roi sous lesmeines lois. — Quelle felicite devons-nous chercher? — Celle que lestyrans ne peuvent nous donner. — Quelle est-elle? — La surete denos droits, le libre usage de notre saint culte, le retablissement mo-narchique, r6gle selon les constitutions espagnoles. — Mais n’avions-nous pas ces constitutions? — Oui, mon pere, degradees par lesautorites qui nous ont gouvernes. — Qui doit les regier et les affermir?L’Espagne reunie et assemblee ä qui seule est reserve ce droit, lors-qu’elle aura secoue .le joug de l’etranger. — Qui nous autorise ä cettegrande entreprise? — Le'bien-aime Ferdinand VII.“
Tandis que je me desolais d’apprendre quelles idees subversivesla junte centrale, animee qu’elle etait de l’esprit de Fray Cayetano,l’un de ses membres influents, travaillait ä repandre dans le peuple, jevoyais le prebende agite d’une colere qu’il essayait de coutenir. Enfin:„Le seigneur eure, s’ecria-t-il, omet les clioses les plus necessaires.En fait de trahisons, c’en est une, cornme dit Aristote, ou je ne m’y