Victor Hugo.
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evitable verite) sa faute meme renfermait son chatiment. Sa gloireest beauconp moins grande qu’elle ne devait l’etre, parce qu’il a tentetoutes les gloires, meme celle d’Erostrate. II a defriche tous leschamps, on ne peut dire qu’il en ait cultive un seul. Et, parce qu’il eutla coupable ambition d’y semer egalement les germes nourriciers et lesgermes veneneux, ce sont, pour sa honte eternelle, les poisons qui ontle plus fructifie. Ses satires, empreintes parfois d’un stigmate infernal,sont fort au-dessus de ses comedies, plus innocentes. On prefere sespoesies legeres, ou son cynisme eclate souvent ä nu, ä ses poesieslyriques, dans lesquelles on trouve parfois des vers religieux et graves . 1Ses contes, enfin, si desolants d’incredulite et de scepticisme, valentmieux que ses histoires, ou le meme defaut se fait un peu moins sentir,mais ou l’abscence perpetuelle de dignite est en contradiction avec legenre meme de ces ouvrages. Quant a ses tragedies, oü il se montrereellement grand poete, ou il trouve souvent le trait du caractere, lemot du coeur, on ne peut disconvenir, malgre tant d’admirables scenes,qu’il ne soit encore reste assez loin de Racine, et surtout du vieux Cor-neille. Et ici notre opinion est d’autant moins suspecte, qu’un examenapprofondi de l’oeuvre dramatique de Voltaire nous a convaincu de sahaute superiorite au theätre. Nous ne doutons pas que si Voltaire, aulieu de disperser les forces colossales de sa pensee sur vingt pointsdifferents, les eüt toutes reunies vers un meme but, la tragedie, il n’eütsurpasse Racine et peut-etre egale Corneille. Mais il depensa le genieen esprit. Aussi fut-il prodigieusement spirituel. Aussi le sceau dugenie est-il plutot empreint sur le vaste ensemble de ses ouvrages quesur chacun d’eux en particulier. Sans cesse preoccupe de son siede, ilnegügeait trop la posterite, cette image austere qui doit dominer toutesles meditatious du poete. Luttant de caprice et de frivolite avec sesfrivoles et capricieux contemporains, il voulait leur plaire et se moquerd’eux. Sa muse, qui eut ete si belle de sa beaute, emprunta souventses prestiges aux .enluminures du fard et aux grimaces de la coquetterie,et l’on est perpetuellement tente de lui adresser ce conseil d’amantjaloux:
Epargne-toi ce soin,
L’art n’est pas fait pour toi, tu n’en as pas besoin.
Voltaire paraissait ignorer qu’il y a beaucoup de grace dans laforce, et que ce qu’il y a de plus sublime dans les oeuvres de l’esprithumain est peut-etre aussi ce qu’il y a de plus nai'f. Car l’imagination
1 M. le comte de Maistre, dans son severe et remarqnable portrait de Voltaire,observe qu’il est nul dans l’ode, et attribue avec raison cette nullite au defaut d’enthou-siasme. Voltaire, en effet, qui ne se livrait ä la poesie lyrique qu’avec antipathie, etseulement pour justifier sa pretention ä l’universalite, Voltaire etait etranger ä touteprofonde exaltation; il ne connaissait d’emotion veritable que celle de la eolere, etencore cette eolere n’allait-elle pas jusqu’ä l’indignation, jusqu’4 cette sainte indigna-tion qui fait poete, comme dit Juvenal, facit indignatio versum.