Guizot.
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La civilisation est im fait historiqwe.
La civilisation est un fait comme un autre, fait susceptible, commetout autre, d’etre Studie, decrit, raconte.
Depuis quelque temps on parle beaucoup, et avec raison, de lanecessite de renfermer l’histoire dans les faits, de la necessite de ra-conter: rien de plus vrai; mais il y a plus de faits k raconter, et desfaits plus divers, qu’on n’est peut-etre tente de le croire au premiermoment; il y a des faits materiels, visibles, comme les batailles, lesguerres, les actes officiels des gouvernements; il y a des faits moraux,Caches, qui n’en sont pas moins reels; il y a des faits individuels, quiont un nom propre; il y a des faits generaux, sans nom, auxquels ilestimpossible d’assigner une date precise, de tel jour, de teile annöe, qu’ilest impossible de renfermer dans des limites rigoureuses, et qui n’ensont pas moins des faits comme d’autres, des faits historiques, qu’onne peut exclure de l’histoire sans la mutiler.
La portion meme qu’on est accoutume ä nommer la portion philo-sophique de l’histoire, les relations des faits entre eux, le lien qui lesunit, les causes et les resultats des evenements, c’est de l’histoire, toutcomme les recits de batailles et de tous les evenements exterieurs.Les faits de ce genre, sans nul doute, sont plus difficiles ä deineler; ons’y trompe plus souvent; il est malaise de les animer, de les presentersous des formes claires, vives: mais cette difficulte ne cliange rien kleur nature; ils n’en font pas moins partie essentielle de l’histoire.
La civilisation est un de ces faits-lä; fait general, cache, com-plexe, tres difficile, j’en conviens, ä decrire, a raconter, mais qui n’enexiste pas moins, qui n’en a pas moins droit ä etre decrit et raconte.On peut elever sur ce fait un grand nombre de questions; on peut sedemander, on s’est demande s’il etait un bien ou un mal. Les uns s’ensont desoles; les autres s’en sont applaudis. On peut se demander sic’est un fait universel, s’il y a une civilisation universelle du genrehumain, une destinee de l’humanite, si les peuples se sont transmis desiede en siede quelque chose qui ne se soit pas perdu, qui doive s’ac-croitre, passer comme un depöt, et arriver ainsi jusqu’a la fin dessiecles. Pour mon compte, je suis convaincu qu’il y a en effet unedestinee generale de l’humanite, une transmission du depöt de la civi-lisation, et par consequent une liistoire universelle de la civilisation äecrire. Mais, sans elever des questions si grandes, si difficiles k re-soudre, quand on se renferme dans un espace de temps et de lieu de-termine, quand on se borne a l’histoire d’un certain nombre de siecles,ou de certains peuples, il est evident que, dans ces limites, la civilisa-tion est un fait qui peut etre decrit, raconte, qui a son histoire. Je mehäte d’ajouter que cette histoire est la plus grande de toutes, qu’ellecomprend toutes les autres.