110
politiques, les rivalités musicales et les coteries littéraires,et saura admirer un jour cette douce et profonde musique,si pathétique et si forte, si gracieuse par endroits, si dou-loureuse par moments; création où se mêlent, pour ainsidire dans chaque note, ce qu’il y a de plus tendre et cequ’il y a de plus grave, le cœur d’une femme et l’espritd’un penseur. L’Allemagne lui rend déjà justice, la France la lui rendra bientôt.
Comme je me défie un peu des curiosités locales exploi-tées, je n’ai pas été voir, je vous l’avoue, la miraculeusecorne de bœuf, ni le lit nuptial, ni la chaîne de fer duvieux Hrœmser. En revanche, j’ai visité le donjon carréde Rudesheim , habité à cette heure par un maître intelli-gent qui a compris que cette ruine devait garder son airde masure pour garder son air de palais. Les logis sontcomme les gentilshommes, d’autant plus nobles qu’ils sontplus anciens. L’admirable manoir que ce donjon carré'.Des caves romaines, des murailles romanes, une salle desChevaliers dont la table est éclairée d’une lampe fleuron-née pareille à celle du tombeau de Charlemagne , des vitrauxde la renaissance, des molosses presque homériques quiaboient dans la cour, des lanternes de fer du treizièmesiècle accrochées au mur, d’étroits escaliers à vis, desoubliettes dont l’abîme effraie, des urnes sépulcralesrangées dans une espece d’ossuaire, tout un ensemble dechoses noires et terribles, au sommet duquel s’épanouitune énorme touffe de verdure et de fleurs. Ce sont lesmille végétations de la ruine que le propriétaire actuel,homme de vrai goût, entretient, épaissit et cultive. Celaforme une terrasse odorante et touffue, d’où l’on contempleles magnificences du Rhin . 11 y a des allées dans ce mon-strueux bouquet, et l’on s’y promène. De loin, c’est unecouronne; de près, c’est un jardin.
Les coteaux de Johannisberg abritent ce vénérable don-jon et le protègent contre le nord. Le vent tiède du midiy entre par les fenêtres ouvertes sur le Rhin . Je ne connaispas de souffle plus charmant et de vent plus littéraire quele vent du sud. Il fait germer dans la tête les idées riantes,profondes, sérieuses et nobles. En réchauffant le corps, ilsemble qu’il éclaire l’esprit. Les athéniens, qui s’y connais-