Band 
III.
Seite
32
JPEG-Download
 

32

LE RHIN .

pensez-vous pas, Louis? le plus amer des dénis de justice,c’est le déni de gloire, c’est l’oubli.

Pour qui ont-ils donc travaillé, ces admirables hommes?Hélas ! pour le vent qui souffle, pour l’herbe qui pousse,pour le lierre qui vient comparer ses feuillages aux leurs,pour l’hirondelle qui passe, pour la pluie qui tombe, pourla nuit qui descend.

Une chose singulière, c’est que les trois ou quatre bom-bardements qui ont labouré ces deux façades ne les ontpas ravagées toutes les deux de la même manière. Sur lefrontispice d’Othon-Henri, ils n’ont guère brisé que descorniches ou des architraves. Les Olympiens immortels quil’habitent n’ont pas souffert. Ni Hercule , ni Minerve, niHébé , n’ont été touchés. Les boulets et les pots-à-feu se sontcroisés, sans les atteindre, autour de ces statues invulnéra-bles. Tout au contraire, les seize chevaliers couronnés quiont des têtes de lions pour genouillères et qui font si vail-lante contenance sur le palais de Frédéric IV ont été traitéspar les bombes en gens de guerre. Presque tous ont étéblessés. Othon, l’empereur, a été balafré au visage ; Othon ,le roi de Hongrie , a eu la jambe gauche fracassée; Othon-Henri, le palatin, a eu la main emportée. Une balle a défi-guré Frédéric le Pieux. Un éclat de bombe a coupé en deuxFrédéric II et a cassé les reins à Jean-Casimir. Dans cesassauts, celui qui commence en haut, près du ciel, cetteroyale série de statues, Charlemagne , a perdu son globe, etcelui qui la termine en bas, Frédéric IV , a perdu son sceptre.

Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes,tous mutilés, et tous debout. La colère de Léopold I er etde Louis XIV , le tonnerre, cette colère du ciel, la révolu-tion française, cette colère des peuples, ont eu beau lesassaillir ; tous sont là encore, défendant leur façade, lepoing sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide, latête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fièregrimace de lion. Au second étage, au-dessous d’un rameauvert qui a percé l’architrave et qui joue gracieusementavec les plumes de pierre de son casque, Frédéric le Vic-torieux tire à demi son épée. Le sculpteur a mis dans cevisage je ne sais quel air d’Ajax offrant le combat à Jupi-ter, ou de Nemrod lançant sa flèche à Jéhovah .