58 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
à peu près l'état où se trouve la portion de notre globe que l’on appellecivilisée.
Je sais bien que mon livre, écrit dans ce but, ne sera pas d’un grandsecours aux. Calmouks ni aux Iroquois : je m’en consolerai en songeantque, même lorsqu’il aurait été fait pour eux, il ne leur aurait pas servibeaucoup plus, car ils ne l’auraient pas lu davantage,- et que, tel qu’il est,il peut être utile aux nations les plus populeuses, les plus susceptibles deperfectionnements, à celles qui finiront par policer le monde entier. C’enest assez pour satisfaire mon ambition.
Jaloux de répandre dans toutes les classes de la société des notions queje crois importantes pour tout le monde, j’ai cherché à être aussi clairqu’il est possible. Qu’on ne prenne donc pas de l’humeur contre quelquesvérités qui paraîtront tellement évidentes, qu’on ne les jugera pas dignesd’être exprimées. Bien souvent de semblables idées ne paraissent évi-dentes que parce qu’elles sont dépouillées de tout appareil scientifique etréduites à leur plus simple expression. Mais je montrerais, si la chose envalait la peine, que les propositions que Ton serait tenté de regardercomme les plus évidentes, ont toutes été contredites. J’ai eu d’ailleurs biendes occasions de remarquer que les mêmes personnes qui affectent de dé-daigner les vérités communes et de dire : Tout le monde sait ces choses-là ,sont précisément les personnes qui agissent et parlent comme si elles lesignoraient complètement. Elles se méprennent sur le point essentiel d’unequestion, et trouvent triviale la phrase qui le met en évidence. Mais enleur accordant même toute la pénétration qu’elles croient avoir, ne doivent-elles rien tolérer en faveur des esprits moins prompts que le leur? Toutle monde n’est pas doué de la sagacité qui fait apercevoir toutes les consé-quences d’un principe, ou qui remonte ÿ un principe dont on ne voit queles conséquences. « Il faut beaucoup de philosophie, dit avec raison J.-J.Rousseau, pour savoir observer une fois ce qu’on voit tous les jours. »Un principe brillant de sa propre évidence, ou appuyé sur de solides rai-sons, bien qu’il paraisse superflu à des lecteurs déjà convaincus, a le mé-rite de prévenir cent objections. Il répond d’avance à ces publicistes sansmission, ou qui n’ont que des missions qu’ils n’osent avouer, et quiprennent à tâche de mal poser les questions pour empêcher le bon sensdu public de les résoudre.
Au reste, le public n’eùt-il que des idées justes, une observation com-mune ne fait-elle pas partie de la science aussi bien qu’une observationplus rare? N’est-ce rien faire pour Tiuslruction que de mettre chaque vé-