7 2
PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II.
Inférieure, je deviens plus riche, et même beaucoup plus riche, sans pos-séder un écu de plus.
A plus forte raison ma richesse change, lorsque je passe d’un pays dansl’autre, parce que les circonstances de deux pays sont ordinairement beau-coup plus différentes que celles de deux provinces du même pays. Leclimat, les impôts, les mœurs, influent toujours beaucoup sur la valeurde chaque chose, sur la valeur même du numéraire ou de la monnaie em-ployée comme intermédiaire dans les échanges ; de sorte que, lorsque jeme rends dans l’étranger, non-seulement ma richesse varie par la con-version de mon argent en monnaie étrangère, mais par le prix de toutesles choses dont je serai dans le cas de me pourvoir.
Voilà pourquoi, dans la situation actuelle des nations, nous devenonsplus pauvres lorsque nous allons voyager en Angleterre; et pourquoi lesAnglais deviennent plus riches lorsqu’ils viennent voyager en France. Etnéanmoins on ne peut pas dire que cet effet ait lieu généralement pourtout ; car, s’il y a quelques objets entre autres qui soient plus chers enF rance qu’en Angleterre, comme certaines quincailleries, les Anglais quivoyagent en France deviennent plus pauvres relativement à ces objets-là.
Continuez l’application de ces principes, et vous verrez qu’il est detoute impossibilité de comparer les richesses de deux nations, parce queces deux nations, quoiqu’elles existent dans le même temps, 11e peuventpas exister dans le même lieu. Lorsque, dans un même lieu, un objet vaut,en même temps, cinq francs et un autre dix francs, je peux dire, aveccertitude, que ce dernier vaut le double de l’autre, et peut s’échanger contredeux fois le premier, ou contre deux fois autant de tout ce qu’on peut ob-tenir par le moyen du premier; mais, que je transporte l’un des deux enAngleterre, il n’y a plus le même rapport de valeur entre eux, parce qu’ilssont séparés et ne se trouvent plus dans les mêmes circonstances. Et si jeles y transporte l’un et l’autre, il s’établira un nouveau rapport entre eux ;et ce rapport sera probablement fort différent du premier, parce que lescirconstances des deux pays n’auront probablement pas influé de la mêmemanière sur les deux objets. En temps de paix, on transporte de Franceen Angleterre des fruits et des légumes. Transportez-y un panier de fruitsde la valeur de six francs, et portez-y en même temps une once d’argentqui a exactement la même valeur en France : ces fruits et cet argent, ar-rivés en Angleterre, se trouveront avoir changé de valeur en sens con-traire; cette quantité de fruits s’échangera contre plus d’argent; celtequantité d’argent achètera moins de fruits : leur rapport aura changé.