I)E LA DISSIPATION DES CAPITAUX.
159
considérée par eux comme un moyen de reproduction. C’était seulementune mesure de précaution, une provision contre les coups du sort. Commeil n’y avait pas d’industrie et par conséquent nul moyen de placer sesépargnes, on ne considérait pas les valeurs épargnées comme la sourced’un revenu perpétuel, qui pût fournir à des consommations éternelle-ment renouvelées. Chaque économie qu’on faisait était regardée simple-ment comme une privation qu’on s’imposait actuellement, pour se pro-curer plus tard, et une seule fois, une jouissance qui pouvait ne pas valoirla privation à laquelle on s'était condamné ; et quand on avait un revenuconstant, soit en terre, soit au moyen d’une fonction salariée, on conçoitque ce calcul de se réserver des jouissances dans un avenir incertain ,aux dépens des jouissances présentes et assurées, pouvait paraître uneprévoyance outrée et l’effet d’une manie. De là cette aversion qu’on avaitpour les avares.
Mais quand de toutes parts les arts industriels se sont multipliés, quandles gouvernements, plus éclairés sur leurs intérêts, ont protégé la sûretédes industrieux et les fortunes qui naissaient de leurs efforts, alors l’accu-mulation a eu un tout autre caractère ; elle a été, non-seulement justifiable*aux yeux de la raison, mais elle est devenue un acte à la fois de sagesseet de vertu. De sagesse, parce que ce n’était plus seulement une jouissancefuture qu’elle se proposait aux dépens d’une jouissance présente, maisune source nouvelle de revenu et de bien-être qu’elle ouvrait. En effet,former un capital, c’est créer un champ, et un champ qui commence à rap-porter dès l’instant même. C’est en même temps un acte de vertu, parceque c’est un moyen de travail qu’on offre à des hommes laborieux. Lecréateur d’un capital qui vaut un champ, appelle à partager les produitsde ce champ, tous ceux qu’il appellera pour le cultiver. C’est un fondsproductif qui met en valeur un autre fonds : c’est-à-dire les facultés indus-trielles de ceux qui n’ont, pour tout avoir, que ces facultés.
Lorsque celui qui a fait l’accumulation n’a pas les moyens d’en dirigerlui-même l’emploi, il prête son capital à un entrepreneur qui le fait valoiret qui en partage avec lui les profits. L’effet est le même quant à l’industrie.
Et comme tout travail productif restitue l’avance qu’on lui a faite, l’an-née suivante le même capital est employé de nouveau ; il procure des pro-fits semblables aux travailleurs industrieux, et ainsi de suite à perpétuité.Ainsi, une valeur épargnée est une valeur qui non-seulement se consomme,mais dont la consommation se renouvelle tous les ans; et une valeur quel’on dissipe est une valeur qui ne se consomme qu’une fois.