DE IA NATURE ET DE L'USAGE DES MONNAIES. 383
mais comme elle n’a pas une valeur invariable et absolue, elle ne sauraittransmettre une idée invariable et absolue.
Maintenant je vais vous donner un exemple des fautes qui résultent decette erreur.
On a cru qu’il y avait dans la monnaie un caractère de fixité qui la fai-sait sortir du rang de simple marchandise. Les gouvernements se sontimaginé queTunité monétaire, en sa qualité de mesure des valeurs, avaitelle-même une valeur invariable; et que, lorsqu’on payait une marchan-dise tantôt plus, tantôt moins, c’était nécessairement la marchandise quichangeait de valeur, et non la monnaie. Par une suite de cette opinion,on s’est imaginé qu’une livre tournois, par exemple, avait la même valeur,soit qu’elle fût représentée par certaines pièces, ou bien par d’autres, oupar des monnaies de papier. De là, toutes les altérations des monnaies.On disait au gouvernement : Fous nous payez en une monnaie qui ne vautplus ce qu'elle valait. Le Gouvernement répondait : L'unité monétaire estune valeur fixe, ce sont les objets de consommation qui renchérissent'.
Sully, pendant tout le temps de son ministère, qui fut aussi long que lerègne d’Henri IV, persuadé que le gouvernement pouvait déterminer lavaleur de la livre tournois comme la longueur de la toise, voulut quedans les monnaies douze onces d’argent valussent autant qu’une onced’or, quoique, dans le commerce, la proportion fût de 1 à 14. En conver-tissant de l’or en monnaie, il réduisait perpétuellement à 12 une valeurde 14 ; et les spéculateurs, en ramassant les pièces d’or par le moyen despièces d’argent, et les fondant ensuite, se procuraient, moyennant 12 oncesd’argent, des onces d’or qu’ils revendaient ensuite pour 14 onces d’argent.Il en coûta beaucoup à l’État, parce qu’un ministre, éclairé d’ailleurs,voulut, dans ce cas particulier, lutter contre la nature des choses.
Dans certaines occasions, il serait si curieux et quelquefois même siutile d’avoir un type invariable des valeurs, qu’on a souvent cherché às’en faire un. Si Ton y pouvait réussir, nous saurions avec précision ce queles valeurs, dont il est fait mention dans d’autres temps et dans d’autreslieux, peuvent valoir ici, aujourd’hui. Malheureusement, il faut renoncerà toute notion certaine à cet égard. Nous savons de combien la grandeurd’un théâtre de l’ancienne Rome excédait celle d’un théâtre de Paris,
1 G’est la réponse que faisait le parlement d’Angleterre en 1810, lorsqu’onTamisait d’acquitter ses engagements en un papier-monnaie qui était déprécié.