536 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VI.
de très passables de l’Italie, de l’Égypte , de l’Amérique et des îles de lamer du Sud. Nous pouvons, sans nous déplacer, connaître les bords duNil, et nous n’avons aucun moyen de connaître les bords du Rhône. Oùsont les livres où Ton peut apprendre à guérir la goutte, l’épilepsie, larage, la peste, et à écarter tant d’autres fléaux qui désolent l’humanité ? Lascience de l’homme moral et de la société est-elle donc si avancée? Nousa-l-on indiqué, jusqu’à présent, des motifs assez puissants pour balancerl’intérêt privé dans l'administration de la chose publique? Et n’est-ce pas làpourtant la seule base sur laquelle on puisse asseoir un bon gouvernement?Quoi! nous ignorons les premiers éléments de ce qui fait le bonheur del’homme, et nous croirions en savoir assez! Sans doute il y a trop de livres;mais non pas trop de bons livres. De ce que les mauvais ouvrages abondent,s’ensuit-il qu’il faille se priver des moyens d’en avoir de meilleurs?
Un bon livre suppose nécessairement dans son auteur une éducationsoignée, des circonstances favorables, quelque fortune, une longue exis-tence, de l’esprit de suite, un grand caractère, et je n’ai pas encore parléde la condition essentielle : du talent, de celle force de tête indispensablepour les méditations soutenues, de ce jugement sain, de celle étendue depensée qui rend un auteur digne d’être lu, et du style sans lequel on n’estpas lu, même quand on a pour soi la pensée. Faut-il donc augmenter ladifficulté des combinaisons d’où peut naître un bon ouvrage littéraire, enrefusant à ce produit le puissant encouragement de la propriété, en pri-vant un écrivain qui passe les jours, peut-être les nuits, à concevoir nette-ment des vérités utiles et à les exprimer de même, d’une garantie qu’onaccorde aux productions de l’industrie la plus grossière?
Je ne doute pas que nous n’ayons été privés de plusieurs bons ouvragespar le peu de respect que nous avons eu en France pour la propriété d’au-teur. Ce ne sont peut-être pas les ouvrages d’imagination dont notre légè-reté a étouffé le germe. On peut supposer que la verve qui les inspire asurmonté tous les obstacles. Ce ne sont pas d’ailleurs les livres de ce genrequi exigent les plus longs travaux et les plus grosses avances. Ceux dontnous avons été privés par cette cause, sont ces livres auquels on accordeplus particulièrement la qualification d’ouvrages utiles.
Je me plains surtout de ce qu’un homme de lettres n’a contre ceux quicontrefont ses ouvrages qu’une action civile. Le citoyen qui dénonce unlarcin qu’on lui fait, arme en sa faveur le ministère public ; sans soins desa part, sans frais, la société tout entière épouse sa querellé ; tandis quele larcin de la plus incontestable des propriétés trouve l’autorité publique