I.XXXVI
INTRODUCTION.
Application du calcul des probabilités aux sciences morales.
On vient de voir les avantages qu’offre l’analyse des probabi-lités, dans la recherche des lois des phénomènes naturels dontles causes sont inconnues, ou trop compliquées pour que leurseffets puissent être soumis au calcul. C’est le cas de presque tousles objets des sciences morales. Tant de causes imprévues, oucachées, ou inappréciables, influent sur les institutions humaines,qu’il est impossible d’en juger à priori les résultats. La série desévénements que le temps amène, développe ces résultats et indiqueles moyens de remédier à ceux qui sont nuisibles. On a souventfait, à cet égard, des lois sages; mais, parce que l’on avait négligéd’en conserver les motifs, plusieurs ont été abrogées commeinutiles, et il a fallu, pour les rétablir, que de fâcheuses expé-riences en aient fait de nouveau sentir le besoin. Il est donc bienimportant de tenir, dans chaque branche de l’administrationpublique, un registre exact des effets qu’ont produits les diversmoyens dont on a fait usage, et qui sont autant d’expériencesfaites en grand, par les gouvernements. Appliquons aux sciencespolitiques et morales la méthode fondée sur l'observation etsur le calcul, méthode qui nous a si bien servi dans les sciencesnaturelles. N’opposons point une résistance inutile et souventdangereuse aux effets inévitables du progrès des lumières, maisne changeons qu’avec une circonspection extrême nos institutionset les usages auxquels nous sommes depuis longtemps pliés. Nousconnaissons bien, par l’expérience du passé, les inconvénientsqu’ils présentent, mais nous ignorons quelle est l’étendue desmaux que leur changement peut produire. Dans cette ignorance,la théorie des probabilités prescrit d’éviter tout changement : sur-tout il faut éviter les changements brusques qui, dans l’ordremoral comme dans l’ordre physique, ne s’opèrent jamais sansune grande perte de force vive.