1
SUR LES GRISONS.
179
J’ai vu passer depuis deux jours plusieurs députésdes communes situées dans les Alpes, qui se rendentà la prochaine diète des Trois Ligues : ce ne sont pointdes hommes magnifiquement vêtus, suivis d’un nom-f breux domestique ou mollement traînés dans unéquipage commode : ce sont tout simplement de bonspaysans ou citoyens (car ces deux mots sont synoni-mes dans ce pays), qui quittent leur charrue ou leurstroupeaux ; qui, vêtus de bure et armés d’un grosbâton de chêne, cheminent à pied ; qui, riches de leurindigence et fiers de leurs habits peu coûteux, sansautre recommandation que leurs cheveux blancs, sansautre titre que soixante et dix ans de travail et souventde misère, vont décider sans appel des affaires les plusimportantes et traiter avec les ambassadeurs des puis-sances étrangères. Ils rappelleraient le temps des pa-I triarches, ou du moins le siècle de Cincinnatus, si surle nombre il n’y en avait quelques-uns suspects d’ava-rice, d’autres entachés d’ivrognerie, plusieurs d’unej ignorance contraire au bien public: mais que faire?> ce sont des hommes. Trop heureux qu’ils n’aient queles vices de la pauvreté ! car les vices de l’opulencesont cent fois plus dangereux, précisément parce qu’ilssont plus brillants. Au moins chez ces gens-là, l’àmen’est pas énervée par la mollesse du corps, et le cœur1 n’est pas dépravé par un manque de principes réduiten système. S’ils font le mal, c’est plus par erreur qu’àl dessein ; et s’ils font le bien, c’est parce que le voyantclairement, il ne croient pas pouvoir agir d’une autremanière.
i