26
AVANT-PROPOS
semblent avoir atteint un résultat qui leur avait échappé jus-qu’ici. La société leur est moins rebelle, et ne s’offusque plusautant de leurs témérités. Je ne parle pas seulement des ima-ginations turbulentes qui se portent du côté où il se faitquelque bruit; cette clientèle est acquise à toutes les nou-veautés bizarres. Les véritables conquêtes des utopistes s’exer-cent sur un public tout autre, séduit à son insu, et gagnépar l’erreur sans savoir où en est la source. Loin d’avouer cetteinfluence, le public dont il est ici question se trouverait blessé,offensé peut-être si on l’accusait d’y être accessible. Cela estpourtant, même parmi les esprits d’un ordre élevé. Plus d’unqui se défend de sacrifier aux rêveries, et a rompu des lancescontre les écoles socialistes, paye chaque jour h leurs ten-dances et à leurs passions des tributs involontaires, puise desarguments dans leur arsenal, et obéit aux idées que depuisquinze ans ils s’efforcent de répandre. Deux symptômes sur-tout attestent ce travail sourd et cette contagion inaperçue.
Je n’insisterai pas sur le premier, de peur de passer pourun optimiste et un homme sans entrailles. Il me suffira deconstater qu’à aucune époque, des déclamations plus vives nese sont fait entendre contre notre état social et les institu-tions qui y sont inhérentes. C’est un concert de malédictionsauquel les échos ne manquent pas, et dont le moindre tortest d’éclater dans le vide, sans conclure, sans aboutir. Rienn’est plus respectable que le sentiment d’où découlent de sem-blables plaintes; rien ne serait plus abusif que d’en faire unaliment pour la passion ou un piédestal pour la vanité. Enfait de sympathie envers ceux qui souffrent, il ne saurait yavoir de privilège pour personne, et l’on devi’ait s’épargnermutuellement ces reproches de dureté qui s’adressent au cœurplutôt qu’à l’esprit. Sans être insensible aux misères du grandnombre, on peut différer d’opinion sur les moyens de les se-courir. C’est un témoignage qu’il convient de se rendre entout état de cause, au lieu d’accuser les intentions et d’incri-miner les caractères.