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ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS.
pose de prouver une chose, et l’on voit tout daus le sens decette démonstration.
C’est ce qui est arrivé pour l’étude des misères sociales,les chiffres les plus affligeants, les tableaux les plus dou-loureux sont devenus l’accompagnement obligé de ce travailet en ont composé, pour ainsi dire, la mise en scène. Il fa-lait frapper, émouvoir, et comme l’intention semblait justi-fier les moyens, on a évidemment forcé la preuve et grossil’effet. De longs cris d’alarme ont été poussés de vingt côtés ;on a dressé des tables effrayantes de la misère et de la dé-pravation publique ; on est allé fouiller dans toutes les sen-lines, afin d’arranger, par groupes symétriques, les crimes,les vices, les douleurs, et de présenter ensuite à la société ceteffrayant et hyperbolique inventaire. La statistique socialene procède pas autrement : c’est une science d’étalage. Ondirait quelle veut emprunter quelque chose à la tactiquede ces mendiants qui empirent l’état de leurs plaies pourmieux exciter la pitié de la foule.
Si l’on voulait chercher, dans des publications récentes,des exemples de ces écarts, le choix seul serait embarras-sant. L’un de ces statisticiens, qu’une mort précoce a na-guère enlevé, s’était fait un titre spécial de la descriptiondes misères de la société anglaise ; il avait poussé ce travailjusqu’aux derniers confins de l’hyperbole. De la ville deLondres, il n’avait vu que les cloaques, et, en copiant lesenquêtes du parlement, il s’était attaché à en reproduire lapartie la plus sombre. On sait aujourd’hui que beaucoup demisères, ainsi décrites, n’ont existé que dans l’imaginationde l’auteur ou dans celle des hommes qu’il a consultés. Il ya, de l’autre côté du détroit, une école de statisticiens colo-ristes qui a devancé et inspiré la nôtre; c’est elle qui, dansle parlement et hors du parlement, dessert les enquêtes