HOBBES ET IIAHBINGTON.
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gences, le génie est une exception qui, dans bien des cas,côtoie la folie. Ce dédain des choses présentes, cette aspi-ration intense vers l’inconnu, qui ont été le partage desgrands penseurs, n’obtiennent pas toujours, de leur vivant,le nom et la valeur que la postérité leur assigne; on y voitvolontiers le signe d’un égarement individuel, et les écartsd’une imagination qui n’est pas complètement saine. Har-rington, sans avoir la puissance ni d’un Socrate ni d’unGalilée, en était là. II se retranchait des lors du monde réelpour vivre dans le monde de ses rêves ; il avait trouvé laclef des destinées humaines, le mystère de l’harmonie poli-tique, le problème de la paix perpétuelle ; cela suffisait pourremplir sa vie et illustrer son nom. Son opinion fondamen-tale était qu’un gouvernement n’est pas une institution aussiarbitraire, aussi accidentelle que communément on le sup-pose ; que dans l’ordre des phénomènes sociaux commedans celui des phénomènes naturels, certaines causes doiventinvinciblement produire des effets faciles à prévoir, et nonmoins faciles à dominer. Appliquant cette donnée aux dé-sordres dont l’Angleterre était alors le théâtre, il ajoutaitque ces désordres ne provenaient entièrement ni des fautesdu prince, ni des erreurs du peuple, mais de circonstancesqui avaient altéré la vie nationale, et modifié les relationsentre le souverain et les sujets. De là un conflit inévitable,une lutte nécessaire dont il ne fallait pas accuser leshommes, mais les événements. Que faire pour prévenir leretour de ces métamorphoses sanglantes, de ces déchire-ments douloureux? Harrington avait sa recette toute prêtedans un plan de république idéale, modèle d’un gouverne-ment sans défaut, qu’il intitulait Oceana.
Oceana , c’est l’Angleterre, et voici comment Harringtonentend sa régénération. Oceana est un pays libre, sous la loi