VIJLLE DE PARIS. — ONZIÈME ARRONDISSEMENT. — N° 41. QUARTIER DU LUXEMBOURG.
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pièce; et, malgré l’approbation de la police, la comédie fut rayée durépertoire, et les filles triomphèrent. La fureur du public pour ce spec-tacle fut surtout extraordinaire en 17S2. La loge était si petite (elle necontenait guère que quatre cents personnes), et la modicité des places(dont les plus chères étaient à vingt-quatre sous) permettant à tout lemonde de se régaler de ce spectacle, il arrivait communément que laduchesse et le savoyard s’y coudoyaient sans distinction. — En 1783,Audinot mit en action la chanson de Malbroug dans une pantomimegrivoise intitulée Malbroug s en val-en guerre, pantomime qui fitcourir tout Paris. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler l’origine decette chanson. En 1722, à la mort de Marlborough, général anglais, quifut si funeste à la France par les batailles d’Hochstet et de Ramillies,on composa en réjouissance de cette mort une de ces chansons bêtes,qui eut alors une vogue considérable. Beaumarchais ayant rajeuni l’airde cette chanson dans les couplets de son Mariage de- Figaro, on re-chercha la chanson composée à l’occasion de la mort de Marlborough,qui fut bientôt chantée par les courtisans, et qui donna à Audinot l’idéede la mettre en scène. Peu après Nicollet en fit une parade encore plusburlesque qui fit courir tout Paris; le peuple lui-même voulut faire sapartie dans cette parade, et pendant tout le carnaval de 1783 on ne vitque cavalcades et chars funéraires représentant le convoi de Malbrouget diverses farces analogues.
L’Ecluse, directeur du théâtre appelé depuis Variétés amusantes,avait obtenu le privilège de jouer ses parades à la foire St-Germainavant de s’installer dans sa nouvelle salle bâtie en 1777. De même, lesItaliens et les comédiens de Monsieur, lorsqu’ils quittèrent les Tuileriesen octobre 1789, allèrent jouer dans une des salles de la foire jusqu’àla fin de décembre 1790, époque où ils prirent possession du théâtreFeydeau ; c’est à ce théâtre de la foire que Martin débuta, en 1789,dans l’opéra du Marquis de Tulipano. — Deux spectacles s’établirentencore en 1791 à la foire Si-Germain ; l’un sous le titre de Variétés co-miques et lyriques, l’autre sous celui de théâtre de la Liberté; maistous deux se ruinèrent au bout de quelques mois. Le premier se relevacependant vers la fin de l’année sous une autre direction, et prit le nomde théâtre nouveau des Variétés; mais il n’obtint pas plus de succès.Quant au second, il reparut en 1792 avec son ancien titre, mais il nevécut pas plus longtemps. Des acteurs ambulants, des comédiens desociété, des apprentis artistes jouèrent encore plusieurs fois sur ces deuxthéâtres pendant les dernières années du xvia e siècle et pendant lespremières du xix e , jusqu’à ce qu’enfin les loges et toutes les salles de lafoire furent démolies pour faire place à différentes constructions et aumarché St-Germain.
Avant l’incendie qui les détruisit dans la nuit du 16 au 17 mars1762, les halles sous lesquelles se tenait la foire St-Germain, et quiavaient été construites par ordre du cardinal Briçonnet, passaient pourune des plus hardies constructions en charpente qu’il lut possible devoir. Elles étaient divisées en deux halles différentes qui étaient conti-guës et ne composaient qu’une seule et même enceinte. Elles avaient130 pas de long sur 100 de large; neuf rues, tirées au cordeau et qui secoupaient à angles droits, les partageaient en vingt-quatre parties. Unemagnifique charpente soutenait un toit qui mettait à couvert toutes lesrues. Les loges étaient composées d’une boutique au rez-de-chaussée etd’une chambre ou petit magasin au-dessus; il y avait quelques-unes deces loges derrière lesquelles on avait ménagé des cours. Au bout d’unedes halles était une chapelle où on disait la messe tous les jours pendantla durée de la foire. Les rues étaient distinguées par les noms des diffé-rents marchands qui y étalaient ; il y avait la rue aux Orfèvres, aux Mer-ciers, aux Drapiers, aux Tabletiers, aux Faïenciers, aux Lingers, etc.Tout cela disparut dans une nuit par un affreux incendie qui répanditl’alarme dans tout le quartier. Un vent du nord, qui soufflait avec uneextrême violence, fit faire en peu de temps un si grand progrès auxflammes, qu’en moins de cinq heures toutes les loges de la foire furentconsumées. Ces loges furent reconstruites la même année, mais le toitimmense qui les abritait ne fut pas rétabli ; on se contenta de placer deschâssis vitrés sur quelques-unes des rues. — L’enclos extérieur ou lepréau de la foire était très-vaste; et outre la halle aux draps, la halleà la filasse et le marché fermé que le cardinal de Bissy avait fait cons-
truire, il y restait encore de grandes places pour le stationnement desvoitures de place et des équipages.
Rue d’Enfer, n" 46 , était l’entrce du couvent des Charteux. Ilexistait autrefois en ce lieu une maison royale bâtie par Robert II, filsde Hugues Capet, et désignée sous le nom de château de Veauvert. Lesdiables, dit-on, avaient établi leur demeure dans cette maison, où ils fai-saient un tapage d’enfer. Les chartreux, établis par saint Louis àGen-tilly, la demandèrent à ce monarque, qui leur en fit l’abandon en 1259,et dès qu’ils y furent installés le tapage cessa. Sur l’emplacement decelte propriété, alors fort délabrée et presque abandonnée, les char-treux construisirent un vaste couvent, dont les jardins, mitoyens avec lejardin duLuxembourg, se prolongeaient jusqu’aux boulevards, et se trou-vaient fermés par un mur qui descendait jusqu’à la rue de Vaugirard.Le jardin potager avait seul 340 hectares, la pépinière contenait 180hectares. Il y avait dans cet immense jardin un moulin à vent pourmoudre le blé des moines, et un pressoir pour faire le vin avec le raisinqu’ils récoltaient. Chaque chartreux avait en outre sa maison séparée,composée de plusieurs chambres commodément distribuées et son jardinparticulier. Derrière ces jardins était un vaste clos, où, le 2 août 1589,trois ou quatre heures après la mort de Henri III, Jean de Marivaux,du parti du roi, et Claude de.Marroles, du parti de la Ligue, se rendi-rent et combattirent à outrance, après avoir observé toutes les formalitésde la chevalerie, en présence de toutes les notabilités du royaume. Ausignal des trompettes, ils partirent tous les deux en même temps l’uncontre l’autre. Marivaux rompit sa lance contre la cuirasse de Marroles,lequel enfonça le fer de sa lance dans l’œil de Marivaux, qui mourut surle coup.
Le couvent des Chartreux servit de retraite à Lesueur, alors inspec-teur des recettes aux entrées de Paris. Ayant eu à repousser les jujuresd’un gentilhomme qui voulait frauder les droits, il demanda raison, l’ob-tint, et tua son adversaire sous le mur de l’enclos des Chartreux, dont lemonastère lui servit d’asile après sa funeste victoire. Douloureusementpoursuivi du souvenir de cette action, il se consacra à la vie monastique,et c’est à sa retraite que nous devons l’admirable galerie du cloître deSt-Bruno, dont les vingt-deux tableaux furent achevés en trois ans. —Les chartreux ne vivaient que de maigre, et avaient le droit de choisir lepoisson à la halle de Paris avant que personne n’eût le droit d’en acheter.
L’église du couvent des Chartreux, bâtie en 1324, était principale-ment remarquable par sa décoration intérieure. On ne pouvait rien voirde plus parfait que les stalles en menuiserie qui entouraient le chœur, etsurtout que celles qui étaient placées de chaque côté de la nef. Le grandautel était orné d’un magnifique tableau de Philippe de Champagne. Au-dessus de chaque stalle on voyait uue suite de tableaux représentant lavie de Jésus-Christ, peints par Jouvenet, Bon Boullongne aîné, LouisBouliongne jeune, la Fosse, Audran, Coypel, Corneille jeune, etc. —A côté de l’église se trouvait le cloître, décoré des vingt-deux tableauxreprésentant la vie de saint Bruno, peints par Lesueur.
Rue de Vaugirard, nou loin du Luxembourg, était le jeu de paumedu Bel-Air, que Lulli transforma en théâtre, où il donna, le 15 no-vembre 1672, les Fêles de VAmour et de Bacchus, pastorale dont ilavait fait la musique sur les paroles de Quinault, pièce qui fut suivie deCadmus, représenté en février 1673. Après la mort de Molière, Lulli,ayant obtenu la salle du Palais-Royal, y transféra l’Opéra, qui occupacette salle jusqu’au 6 avril 1763, époque où elle fut détruite par unincendie.
Un marbre posé sur la muraille extérieure de la maison n° 11 de cetterue indique que le célèbre acteur Lekain y mourut le 8 février 1778,le jour même où Voltaire rentrait à Paris après trente ans d’absence.
Au n° 23 était le couvent des filles du Calvaire, supprimé en1790 et converti en prison pour les accusés politiques traduits devantla chambre des pairs.
Au n° 60 était le couvent des filles du Précieux-Sang, suppriméen 1790 et converti en maison particulière.
Au n° 67 est une communauté de dames bernardines, ancienne mai-son de Port-Royal, affectée à un pensionnat.
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