CLITANDRE, ACTE IV, SCENE III.
ai
Puisqu’ici la raison n’est que ce que je veux,
Et, ployant dessus moi, permet à mon envieDe recueillir les fruits de vous avoir servie.
Il me faut des faveurs malgré vos cruautés.
DORISE.
Exécrable! ainsi donc tes désirs effrontésVoudraient sur ma faiblesse user de violence?
PYMANTE.
Je ris de vos refus, et sais trop la licenceQue me donne l’amour en cette occasion.
dorise , lui crevant l’œil de son aiguille.Traître ! ce ne sera qu’à ta confusion.
pymante , portant les mains à son œil crevé.Ah, cruelle !
DORISE.
Ah, brigand!
PYMANTE.
Ah ! que viens-tu de faire?
DORISE.
De punir l’attentat d’un infâme corsaire.pymante , prenant son épée dans ta caverne où ill’avait jetée au second acte.
Ton sang m’en répondra ; tu m’auras beau prier,
Tu mourras.
dorise, à part.
Fuis, Dorise, et laisse-le crier.
SCÈNE II.
PYMANTE.
Où s’est-elle cachée? où l’emporte sa fuite?
Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite?
La tigresse m’échappe, et, telle qu’un éclair,
En me frappant les yeux, elle se perd en l’air :
Ou plutôt, l’un perdu , l’autre m’est inutile ;
L’un s’offusque du sang qui de l’autre distille.
Coule, coule, mon sang ; en de si grands malheurs,Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs :
Ne verser désormais que des larmes communes,
C’est pleurer lâchement de telles infortunes.
Je vois de tous côtés mon supplice approcher ;N’osant me découvrir, je ne me puis cacher.
Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce,
Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace.Miraculeux effet! Pour traître que je sois,
Mon sang l’est encor plus, et sert tout à la foisDe pleurs à ma douleur, d’indices à ma prise,
De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise.
O toi qui, secondant son courage inhumain,
Loin d’orner ses cheveux, déshonores sa main,Exécrable instrument de sa brutale rage,
'tu devais pour le moins respecter son image ;
Ce portrait accompli d’un chef-d’œuvre des cieux,
Imprimé dans mon cœur, exprimé dans mes yeux,Quoi que te commandât une âme si cruelle,
Devait être adoré de ta pointe rebelle.
Honteux restes d’amour qui brouillez mon cerveauQuoi ! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreauRemettez-vous, mes sens ; rassure-toi, ma rage ;Reviens, mais reviens seule animer mon courage ;Tu n’as plus à débattre avec mes passionsL’empire souverain dessus mes actions ;
L’amour vient d’expirer, et ses flammes éteintesNe t’imposeront plus leurs infâmes contraintes.Dorise ne tient plus dedans mon souvenirQue ce qu’il faut de place à l’ardeur de punir.
Je n’ai plus rien en moi qui n’en veuille à sa vie.
Sus donc, qui me la rend? Destins, si votre envie,Si votre haine encor s’obstine à mes tourments,Jusqu’à me réserver à d’autres châtiments,
Faites que je mérite, en trouvant l’inhumaine,
Par un nouveau forfait, une nouvelle peine;
Et ne me traitez pas avec tant de rigueurQue mon feu ni mon fer ne touchent point son cœurMais ma fureur sejoue, et, demi languissante,S’amuse au vain éclat d’une voix impuissante.Recourons aux effets, cherchons de toutes parts ;Prenons dorénavant pour guides les hasards.Quiconque ne pourra me montrer la cruelle,
Que son sang aussitôt me réponde pour elle;
Et ne suivant aussi qu’une incertaine erreur,Remplissons tous ces lieux de carnage et d’horreur.
( Une tempête survient. )
Mes menaces déjà font trembler tout le monde;
Le vent fuit d’épouvante, et le tonnerre en gronde ;L’œil du ciel s’en retire, et par un voile noir,
N’y pouvant résister, se défend d’en rien voir;
Cent nuages épais se distillant en larmes,
A force de pitié, veulent m’ôler les armes.
La nature étonnée embrasse mon courroux,
Et veut m’offrir Dorise, ou devancer mes coups.Tout est de mon parti ; le ciel même n’envoieTant d’éclairs redoublés qu’afin que je la voie.Quelques lieux où l’effroi porte ses pas errants,
Ils sont entrecoupés de mille gros torrents.
Que je serais heureux, si cet éclat de foudre,
Pour m’en faire raison, l’avait réduite en poudre !
A lions voir ce miracle, et désarmer nos mains,
Si le ciel a daigné prévenir nos desseins.
Destins, soyez enfin de mon intelligence,
Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance!
SCÈNE III.
FLORIDAN.
Quel bonheur m’accompagne en ce moment fatal !
Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,