LÀ PLACE ROYALE,
Que te sert d’étre aimé, quand il n’en est plus temps?
ALIDOH.
Aussi je ne viens pas pour regagner votre âme :Préférez-moi Doraste, et devenez sa femme.
Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir :Moi vivant, votre foi ne le peut recevoir,
Elle m’est engagée, et, quoi que l’on vous die,
Sans crime elle ne peut durer moins que ma vie.
Mais voici qui vous rend l’une et l’autre à la fois.
ANGÉLIQUE.
Ah ! ce cruel discours me réduit aux abois.
Ma colère a rendu ma perte inévitable,
Et je déteste en vain ma faute irréparable.
ALIDOR.
Si vous avez du cœur, on la peut réparer.
ANGÉLIQUE.
On nous doit dès demain pour jamais séparer.
Que puis-je à de tels maux appliquer pour remède?
ALIDOR.
Ce qu’ordonne l’amour aux âmes qu’il possède.
Si vous m’aimez encor, vous saurez dès ce soirRompre les noirs effets d’un juste désespoir.
Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre,
Ou soudain à vos yeux je vais cesser de vivre.Mettez-vous en ma mort votre contentement?
ANGÉLIQUE.
Non ; mais que dira-t-on d’un tel emportement ?
ALIDOR.
Est-ce là donc le prix de vous avoir servie ?
Il y va de votre heur, il y va de ma vie;
Et vous vous arrêtez à ce qu’on en dira !
Mais faites désormais tout ce qu’il vous plaira :Puisque vous consentez plutôt à vos supplicesQu’à l’unique moyen de payer mes services,
Ma mort va me venger de votre peu d’amour ;
Si vous n’êtes à moi, je ne veux plus du jour.
ANGÉLIQUE.
Retiens ce coup fatal ; me voilà résolue :
Use sur tout mon cœur de puissance absolue :Puisqu’il est tout à toi, tu peux tout commander;
Et contre nos malheurs j’ose tout hasarder.
Cet éclat du dehors n’a rien qui m’embarrasse :
Mon honneur seulement te demande une grâce ;Accorde à ma pudeur que deux mots de ta mainPuissent justifier ma fuite et ton dessein ;
Que mes parents surpris trouvent ici ce gageQui les rende assurés d’un heureux mariage;
Et que je sauve ainsi ma réputationPar la sincérité de ton intention.
Ma faute en sera moindre, et mon trop de constanceParaîtra seulement fuir une violence.
ALIDOR.
Enfin, par ce dessein vous me ressuscitez :
Agissez pleinement dessus mes volontés.
ACTE III, SCÈNE VII. i 57
J’avais pour votre honneur la même inquiétude;
Et ne pourrais d’ailleurs qu’avec ingratitude,Voyant ce que pour moi votre flamme résout,
Dénier quelque chose à qui m’accorde tout.Donnez-moi ; sur-le-champ je vous veux satisfaire
ANGÉLIQUE.
Il vaut mieux que l’effet à tantôt se diffère.
Je manque ici de tout, et j’ai le cœur transiDe crainte que quelqu’un ne te découvre ici :
Mon dessein généreux fait naître cette crainte;Depuis qu’il est formé, j’en ai senti l’atteinte.Quitte-moi, je te prie, et coule-toi sans bruit.
ALIDOR.
Puisque vous le voulez, adieu jusqu’à minuit.
ANGÉLIQUE.
{Alidor s’en va, et Angélique continue.)
Que promets-tu, pauvre aveuglée?
A quoi t’engage ici ta folle passion !
Et de quelle indiscrétionNe s’accompagne point ton ardeur déréglée ?
Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarderSur la foi d’un amant qui n’en saurait garder.
Je me trompe, il n’est point volage;
J’ai vu sa fermeté, j’en ai cru ses soupirs ;
Et si je flatte mes désirs,
Une si douce erreur n’est qu’à mon avantage.
Me manquât-il de foi, je la lui dois garder,
Et pour perdre Doraste il faut tout hasarder.alidor , sortant de la maison d’Angélique,traversant le théâtre.
Cléandre, elle est à toi ; j’ai fléchi son courage.
Que ne peut l’artifice, et le fard du langage ?
Et si pour un ami ces effets je produis,
Lorsque j’agis pour moi, qu’est-ce que je ne puis?
SCÈNE VII.
PHYLIS.
Alidor à mes yeux sort de chez Angélique,
Comme s’il y gardait encor quelque pratique ;
Et même, à son visage, il semble assez content.Aurait-il regagné cet esprit inconstant ?
Oh ! qu’il ferait bon voir que cette humeur volage [ge.Deux fois, en moins d’uneheure, eût changé de coura-Que mon frère en tiendrait, s’ils s’étaient mis d’ac-II faut qu’à le savoir je fasse mon effort. [cord !Ce soir, je sonderai les secrets de son âme;
Et si son entretien ne me trahit sa flamme,
J’aurai l’œil de si près dessus ses actions,
Que je m’éclaircirai de ses intentions.