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MÉDÉE, ACTE
Que ce triste appareil à mon esprit jaloux.
Ces herbes ne sont pas d’une vertu commune;Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune,
Quand, les cheveux flottants, les bras et le pied nu,J’en dépouillai jadis un climat inconnu.
Vois mille autres venins : cette liqueur épaisseMêle du sang de l’hydre avec celui de Nesse ;
Python eut cette langue; et ce plumage noirEst celui qu’une harpie 1 en fuyant laissa choir;
Par ce tison Althée assouvit sa colère,
Trop pitoyable sœur et trop cruelle mère ;
Ce feu tomba du ciel avecque Phaéthon,
Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon ;
Et celui-ci jadis remplit en nos contréesDes taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées.
Enfin, tu ne vois là, poudres, racines, eaux,
Dont le pouvoir mortel n’ouvrît mille tombeaux ;
Ce présent déceptif a vu toute leur force,
Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce.Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais...Mais d’où vient ce grand bruit que j’entends au palais ?
NÉRINE.
Du bonheur de Jason, et du malheur d’Ægée :Madame, peu s’en faut qu’il ne vous ait vengée.
Ce généreux vieillard ne pouvant supporterQu’on lui vole à ses yeux ce qu’il croit mériter,
Et que sur sa couronne et sa persévéranceL’exil de votre époux ait eu la préférence,
A tâché, par la force, à repousser l’affrontQue ce nouvel hymen lui porte sur le front.
Comme cette beauté, pour lui toute de glace,
Sur les bofcds de la mer contemplait la bonace,
Il la voit mal suivie, et prend un si beau tempsA rendre ses désirs et les vôtres contents.
De ses meilleurs soldats une troupe choisieEnferme la princesse, et sert sajalousie;
L’effroi qui la surprend la jette en pâmoison ;
Et tout ce qu’elle peut, c’est de nommer Jason.
Ses gardes à l’abord font quelque résistance,
Et le peuple leur prête une faible assistance ;
Mais l’obstacle léger de ces débiles cœursLaissait honteusement Créuse à leurs vainqueurs :Déjà presque en leur bord elle était enlevée...
MÉDÉE.
Je devine la fin, mon traître l’a sauvée.
NÉRINE.
Oui, madame, et de plus Ægée est prisonnier ;
Votre époux à son myrte ajoute ce laurier :
Mais apprenez comment.
MÉDÉE.
N’en dis pas davantage :
Je ne veux point savoir ce qu’a fait son courage;
1 Aujourd’hui, la première syllabe de ce mot est aspirée.
IV, SCÈNE II.
Il suffit que son bras a travaillé pour nous,
Et rend une victime à mon juste courroux.
Nérine, mes douleurs auraient peu d’allégeance,
Si cet enlèvement l’ôtait à ma vengeance;
Pour quitter son pays en est-on malheureux ?
Ce n’est pas son exil, c’est sa mort que je veux;
Elle aurait trop d’honneur de n’avoir que ma peine ,Et de verser des pleurs pour être deux fois reine.Tant d’invisibles feux enfermés dans ce don,
Que d’un titre plus vrai j’appelle ma rançon ,Produiront des effets bien plus doux à ma haine.
NÉRINE.
Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine :Mais contre la fureur de son père irritéOù pensez-vous trouver un lieu de sûreté ?
MÉDÉE.
Si la prison d’Ægée a suivi sa défaite,
Tu peux voir qu’en l’ouvrant je m’ouvre une retraite,Et que ses fers brisés, malgré leurs attentats,
A ma protection engagent ses États.
Dépêche seulement, et cours vers ma rivaleLui porter de ma part cette robe fatale :
Mène-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux,Présenter par leur père à l’objet de ses vœux.
NÉRINE.
Mais, madame, porter cette robe empestée,
Que de tant de poisons vous avez infectée,
C’est pour votre Nérine un trop funeste emploi :Avant que sur Créuse ils agiraient sur moi '.
MÉDÉE.
Ne crains pas leur vertu, mon charme la modère,
Et lui défend d’agir que sur elle et son père ;
Pour un si grand effet prends un cœur plus hardi,
Et, sans me répliquer, fais ce que je te di.
SCÈNE II.
CRÉON, POLLIJX, soldats.
CRÉON.
Nous devons bien chérir cette valeur parfaite *
Qui de nos ravisseurs nous donne la défaite.
Invincible héros, c’est à votre secours
Que je dois désormais le bonheur de mes jours ;
C’est vous seul aujourd’hui dont la main vengeresseRend à Créon sa fille, à Jason sa maîtresse,
Met Ægée en prison et son orgueil à bas,
Et fait mordre la terre à ses meilleurs soldats.
1 Cette suivante, qui craint la brûlure, et qui refuse de porterla robe, est très-comique, et fournirait (le bonnes plaisanteries.Il était fort aisé d’envoyer la robe par un domestique qui ne futpas instruit du poison qu’elle renfermait. ( Y. )
2 On voit combien Pollux est inutile à la pièce : Corneillel’appelle un personnage protatique. ( V. )