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Tome premier.
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EXAMEN DE MÉDÉE.

je trouve deux choses à dire : l’une, qu’Ægée étant dans lacour de Créon, ne parle point du tout de le voir ; l’autre,que, bien qu’il promette à Médée de la recevoir et proté-ger à Athènes après qu’elle se sera vengée, ce qu’elle faitdès ce jour-là même, il lui témoigne toutefois qu’au sortirde Corinthe il va trouver Pitthéus à Trézène, pour con-sulter avec lui sur le sens de l’oracle qu’on venait de luirendre à Delphes, et qu’ainsi Médée serait demeurée enassez mauvaise posture dans Athènes en l’attendant, puis-qu’il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus,où il fit l’amour à sa fille Æthra, qu’il laissa grosse deThésée, et n’en partit point que sa grossesse ne fût cons-tante. Pour donner un peu plus d’intérêt à ce monarquedans l’action de cette tragédie, je le fais amoureux deCréuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses ressentimentsà l’enlever, afin qu’en cette entreprise, demeurant pri-sonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il ait obliga-tion à Médée de sa délivrance, et que la reconnaissancequ’il lui en doit l’engage plus fortement à sa protection,et même à l’épouser, comme l’histoire le marque.

Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sontintroduits que pour écouter la narration du sujet. Je pensel’avoir déjà dit, et j’ajoute que ces personnages sont d’or-dinaire assez difficiles à imaginer dans la tragédie, parceque les événements publics et éclatants dont elle est com-posée sont connus de tout le monde, et que s’il est aisé detrouver des gens qui les sachent pour les raconter, il n’estpas aisé d’en trouver qui les ignorent pour les entendre;c’est ce qui m’a fait avoir recours à cette fiction, que Pol-lux, depuis son retour de Colchos, avait toujours été enAsie, où il n’avait rien appris de ce qui s’était passé dansla Grèce, que la mer en sépare. Le contraire arrive en lacomédie : comme elle n’est que d’intrigues particulières,il n’est rien si facile que de trouver des gens qui les igno-rent ; mais souvent il n’y a qu’une seule personne qui lespuisse expliquer : ainsi l’on n’y manque jamais de confidentquand il y a matière de confidence.

Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte,on peut considérer que, quand ceux qui écoutent ontquelque chose d’important dans l’esprit, ils n’ont pas assezde patience pour écouter le détail de ce qu’on leur vientraconter, et que c’est assez pour eux d’en apprendre l’évé-nement en un mot : c’est ce que fait voir ici Médée, quiayant su que Jason a arraché Créuse à ses ravisseurs, etpris Ægée prisonnier, ne veut point qu’on lui expliquecomment cela s’est fait. Lorsqu’on a affaire à un esprittranquille, comme Achorée à Cléopâtre dans la Mort dePompée, pour qui elle ne s’intéresse que par un sentimentd’honneur, on prend le loisir d’exprimer toutes les par-ticularités ; mais avant que d’y descendre, j’estime qu’il estbon même alors d’en due tout l’effet en deux mots dès l’a-bord.

Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, ilfaut très-soigneusement prendre garde en quelle assietteest l’âme de celui qui parle et de celui qui écoute, et sepasser de cet ornement, qui ne va guère sans quelque éta-lage ambitieux, s’il y a la moindre apparence que l’un desdeux soit trop en péril, ou dans une passion trop violentepour avoir toute la patience nécessaire au récit qu’on sepropose.

J’oubliais à remarquer que la prison où je mets Ægéeest un spectacle désagréable, que je conseillerais d’éviter;ces grilles qui éloignent l’acteur du spectateur, et lui ca-chent toujours plus de la moitié de sa personne, ne man-quent jamais à rendre son action fort languissante. Ilarrive quelquefois des occasions indispensables de faire ar-rêter prisonniers sur nos théâtres quelques-uns de nosprincipaux acteurs ; mais alors il vaut mieux se contenterde leur donner des gardes qui les suivent, et n’affaiblissentni le spectacle ni l’action, comme dans Polyeucte et dans Hé-racllus. J’ai voulu rendre visible ici l’obligation qu’Ægéeavait à Médée; mais cela se fut mieux fait par un récit.

Je serai bien aise encore qu’on remarque la civilité deJason envers Pollux à son départ : il l’accompagne jusquehors de la ville; et c’est une adresse de théâtre assez heu-reusement pratiquée pour l’éloigner de Créon et de Créusemourants, et n’en avoir que deux à la fois à faire parler.Un auteur est bien embarrassé quand il y en a trois, etqu’ils ont tous trois une assez forte passion dans l’âme pourleur donner une juste impatience de la pousser au dehors;c’est ce qui m’a obligé à faire mourir ce roi malheureuxavant l’arrivée de Jason, afin qu’il n’eùl à parler qu’àCréuse, et à faire mourir cette princesse avant que Médéese montre sur le balcon, afin que cet amant en colère n’aitplus à qui s’adresser qu’à elle; mais on aurait eu lieu detrouver à dire qu’il ne fût pas auprès de sa maîtresse dansun si grand malheur, si je n’eusse rendu raison de son éloi-gnement.

J’ai feint que les feux que produit la robe de Médée, etqui font périr Créon et Créuse, étaient invisibles, parceque j’ai mis leurs personnes sur la scène dans la catas-trophe. Ce spectacle de mourants m’était nécessaire pourremplir mon cinquième acte, qui sans cela n’eût pu at-teindre à la longueur ordinaire des nôtres; mais, à dire levrai, il n’a pas l’effet que demande la tragédie, et ces deuxmourants importunent plus par leurs cris et par leurs gé-missements, qu’ils ne font pitié par leur malheur. La rai-son en est qu’ils semblent l’avoir mérité par l’injusticequ’ils ont faite à Médée, qui attire si bien de son côté toutela faveur de l’auditoire ’, qu’on excuse sa vengeance après

I Une magicienne ne nous parait pas un sujet propre à la tra-gédie régulière, ni convenable à un peuple dont le goût est per-fectionné. On demande pourquoi nous rejetterions des magi-ciens, et que non-seulement nous permettons que dans latragédie on parle d’ombres et de fantômes, mais même qu’uneombre paraisse quelquefois sur le théâtre.

II n’y a certainement pas plus de revenants que de magiciensdans le monde ; et si le théâtre est la représentation de la vérité,il faut bannir également les apparitions et la magie.

Voici, je crois, la raison pour laquelle nous souffririons l’ap-parition d’un mort, et non le vol d’un magicien dans les airs. Ilest possible que la Divinité fasse paraître une ombre pour éton-ner les hommes par ces coups extraordinaires de sa providence,et pour faire rentrer les criminels en eux-mêmes ; mais il n’estpas possible que des magiciens aient le pouvoir de violer les loiséternelles de cette même providence : telles sont aujourd’huiles idées reçues.

Un prodige opéré par le ciel même ne révoltera point; maisun prodige opéré par un sorcier, malgré le ciel, ne plaira ja-mais qu’à la populace.

Quodcumque ostendis mihi sic incredulus odi.