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Tome premier.
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LE CID, ACTE III, SCÈNE III.

D. RODRIGUE.

Et je n’y viens aussi que m’offrir à mon juge.

Ne me regarde plus d’un visage étonné ;

Je cherche le trépas après l’avoir donné.

Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène :Je mérite la mort de mériter sa haine,

Et j’en viens recevoir, comme un bien souverain,

Et l’arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.

ELVIBE.

Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence;

A ses premiers transports dérobe ta présence.

Va, ne t’expose point aux premiers mouvementsQue poussera l’ardeur de ses ressentiments.

D. RODRIGUE.

Non, non, ce cher objet à qui j’ai pu déplaireNe peut pour mon supplice avoir trop de colère 1 ;

Et j’évite cent morts qui me vont accabler,

Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler.

ELV1RE.

Chimène est au palais, de pleurs toute baignée,

Et n’en reviendra point que bien accompagnée.Rodrigue, fuis, de grâce, ôte-moi de souci.

Que ne dira-t-on point si l’on te voit ici PVeux-tu qu’un médisant, pour comble à sa misère,L’accuse d’y souffrir l’assassin de son père?

Elle va revenir ; elle vient, je la voi :

Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi.

SCÈNE II.

D. SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.

D. SANCHE.

Oui, madame, il vous faut de sanglantes victimes :

1 Cette faute tant reprochée à Corneille d’avoir violé l’unité deHeu pour violer les lois de la bienséance, et d’avoir fait allerRodrigue dans la maison même de Chimène, qu’il pouvait siaisément rencontrer au palais ; cette faute, dis-je, est de l’au-teur espagnol : quelque répugnance qu’on ait à voir Rodriguechez Chimène, on oublie presque où il est, on n’est occupé quede la situation. Le mal est qu’il ne parle qu’à une confidente.

On n’a point de colère pour un supplice : c’est un barba-risme.

Corneille, au lieu que f évite cent morts, avait d’abord mis :

Et d’un heur sans pareil je me verrai combler.

On ne pouvait guère corriger plus mal. L’idée d’éviler tant demorts ne doit pas se présenter à un homme qui la cherche. Cescent morts sont une expression vague, un vers fait à la hâte ; ilne se donnait ni le temps ni la peine de chercher un mot propreet un tour élégant. On ne connaissait pas encore cette pureté dediction, et cette éloquence sage et vraie que Racine trouva parun travail assidu, et par une méditation profonde sur le géniede notre langue. (V.)

Avoir de lu. colère polir ou contre un supplice, n’est pasce que Corneille a dit ou voulu dire. Rodrigue dit à Elvire queChimène ne peut avoir trop de colère pour le punir et pourvenger la mort du comte. L’expression est vicieuse sans doute ,mais non dans le sens que Voltaire y donne. (P.)

Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes;

Et je n’entreprends pas, à force de parler,

Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.

Mais si de vous servir je puis être capable,

Employez mon épée à punir le coupable ;

Employez mon amour à venger cette mort :

Sous vos commandements mon bras sera trop fort 1 .

CHIMÈRE.

Malheureuse !

D. SANCHE.

De grâce, acceptez mon service.

CHIMÈNE.

J’offenserais le roi, qui m’a promis justice.

D. SANCHE.

Vous savez qu’elle marche avec tant de langueur,Que bien souvent le crime échappe à sa longueur ;Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes.Souffrez qu’un cavalier vous venge par les armes :

La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.

CHIMÈNE.

C’est le dernier remède ; et s’il y faut venir,

Et que de mes malheurs cette pitié vous dure,

Vous serez libre alors de venger mon injure.

D. SANCHE.

C’est l’unique bonheur où mon âme prétend ;

Et pouvant l’espérer, je m’en vais trop content.

SCÈNE III.

CHIMÈNE, ELVIRE.

CHIMÈNE.

Enfin je me vois libre, et je puis, sans contrainte,De mes vives douleurs te faire voir l’atteinte ;

Je puis donner passage à mes tristes soupirs,

Je puis t’ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs.Mon père est mort, Elvire ; et la première épéeDont s’est armé Rodrigue, a sa trame coupée.Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau!La moitié de ma vie a mis l’autre au tombeau 2 ,

Et m’oblige à venger, après ce coup funeste,

Celle que je n’ai plus sur celle qui me reste.

■ Quelque insipidité qu’on ait trouvée dans le personnage dedon Sanche, 11 me semble qu’il fait là un effet très-heureux enaugmentant la douleur de Chimène ; et ce mot malheureuse,qu’elle prononce sans presque l’écouter, est sublime. Lorsqu’unpersonnage qui n’est rien par lui-même sert h faire valoir le ca-ractère principal, il n’est point de trop. (Y.)

2 Scudéri trouvait là trois moitiés. Cette affectation, cetteapostrophe à ses yeux ont paru à tous les critiques Une puérilitédont on ne trouve aucun exemple dans le théâtre grec,

Et ce n’est point ainsi que parle la nature.

Par quel art cependant ces vers touchent-ils? N’est-ce pointque la moitié de ma vie a mis Vautre au tombeau , portedans Pâme une idée attendrissante qui subsiste encore malgréles vers qui suivent? (V.)