Band 
Tome premier.
Seite
264
JPEG-Download
 

HORACE, ACTE II, SCENE III.

2(54

Mille déjà l’ont fait, mille pourraient le faire 1 ;Mourir pour le pays est un si digne sort,

Qu’on briguerait en foule une si belle mort.

Mais vouloir au public immoler ce qu’on aime,S’attacher au combat contre un autre soi-même,Attaquer un parti qui prend pour défenseurLe frère d’une femme et l’amant d’une sœur ;

Et, rompant tous ces nœuds, s’armer pour la patrieContre un sang qu’on voudrait racheter de sa vie ;Une telle vertu n’appartenait qu’à nous.

L’éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,

Et peu d’hommes au cœur l’ont assez impriméePour oser aspirer à tant de renommée.

CURIACE.

11 est vrai que nos noms ne sauraient plus périr.L’occasion est belle, il nous la faut chérir.

Nous serons les miroirs d’une vertu bien rare :

Mais votre fermeté tient un peu du barbare ;

Peu, même des grands cœurs, tireraient vanitéD’aller par ce chemin à l’immortalité :

A quelque prix qu’on mette une telle fumée,L’obscurité vaut mieux que tant de renommée.

Pour moi, je l’ose dire , et vous l’avez pu voir,

.le n’ai point consulté pour suivre mon devoir ;

Notre longue amitié, l’amour, ni l’alliance,

N’ont pu mettre un moment mon esprit en balance;Et puisque par ce choix Albe montre en effetQu’elle m’estime autant que Rome vous a fait »,

.le crois faire pour elle autant que vous pour Rome;.l’ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme :

Je vois que votre honneur demande tout mon sang,Que tout le mien consiste à vous percer le flanc ,

Près d’épouser la sœur, qu’il faut tuer le frère,

Et que pour mon pays j’ai le sort si contraire.

Encor qu’à mon devoir je coure sans terreur,

Mon cœur s’en effarouche, et j’en frémis d’horreur;J’ai pitié de moi-même, et jette un œil d’envieSur ceux dont notre guerre a consumé la vie,

Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.

Ce triste et fier honneur m’émeut sans m’ébranler :J’aime ce qu’il me donne, et je plains ce qu’il m’ôte;

1 Rien ne fait mieux sentir les difficultés attachées à la rimeque ce vers faible, ces mille qui ont fait, ces mille qui pour-raient faire, pour rimer à ordinaire. Le reste est d’une beautéachevée. (V.) — Voltaire blâme ce deuxième hémistiche, commefait uniquement pour la rime. J’avoue que cette espèce de répé-tition ne me choque point : elle me semble naturelle, amenéepar le sens et par le ton de la phrase. ( La H.)

2 .Albe montre en effet

Qu'elle m’estime autant que Rome vous a fait,

n'est pas français. On peut dire en prose, et non en vers : J’aidû vous estimer autant que je fais , ou autant que je le fais;mais non pas autant que je vous fais ; et le mot faire, qui re-vient immédiatement après, est encore une faute : mais ce sontdes fautes légères qui ne peuvent gâter une si belle scène. (V.)

Et si Rome demande une vertu plus haute,

Je rends grâces aux dieux de n’être pas Romain,

Pour conserver encor quelque chose d’humain ’.

HORACE.

Si vous n’êtes Romain, soyez digne de l’être ;

Et si vous m’égalez, faites-le mieux paraître.

La solide vertu dont je fais vanité 2N’admet point de faiblesse avec sa fermeté;

Et c’est mal de l’honneur entrer dans la carrièreQue dès le premier pas regarder en arrière.

Notre malheur est grand ; il est au plus haut point ;

Je l’envisage entier, mais je n’en frémis point :Contre qui que ce soit que mon pays m’emploie,J’accepte aveuglément cette gloire avec joie;

Celle de recevoir de tels commandementsDoit étouffer en nous tous autres sentiments.

Qui, près de le servir, considère autre chose,

A faire ce qu’il doit lâchement se dispose;

Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.

Rome a choisi mon bras , je n’examine rien.

Avec une allégresse aussi pleine et sincèreQue j’épousai la sœur, je combattrai le frère ;

Et, pour trancher enfin ces discours superflus,

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus 3 .

CURIACE.

Je vous connais encore, et c’est ce qui me tue ;

Mais cette âpre vertu ne m’était pas connue;

Comme notre malheur elle est au plus haut point :Souffrez que je l’admire et ne l’imite point.

HORACE.

Non, non, n’embrassez pas de vertu par contrainte 4 ;

1 Cette tirade lit un effet surprenant sur tout le public, et lesdeux derniers vers sont devenus un proverbe, ou plutôt unemaxime admirable. (V.)

2 II y a ici une sorte de contradiction dans les termes. On nepeut faire vanité de ce qui est solide; il fallait : Dont je me faisun devoir, ou dont je fais gloire. (La H.)

3 A ces mots, je ne vous connais plus, — je vous connaisencore, on se récria d’admiration; on n’avait jamais rien vu desi sublime : il n’y a pas dans Longin un seul exemple d’une pa-reille grandeur. Ce sont ces traits qui ont mérité à Corneille lenom de grand, non-seulement pour le distinguer de son frère,mais du reste des hommes. Une telle scène fait pardonner milledéfauts. ( V.)—Voilà une remarque qui prouve combien Voltaireétait digne de juger Corneille. Il loue le génie avec l’enthou-siasme du génie ; il s’élève au-dessus des petites passions qui pa-raissent ailleurs l’avoir égaré, et qui donnèrent lieu à ses dé-tracteurs de l’accuser de jalousie. (P.)

4 Un des excellents esprits de nos jours (Vauvenargues) trou-vait dans ces vers un outrage odieux qu’Horace ne devait pasfaire à son beau-frère : je lui dis que cela préparait au meurtrede Camille, et il ne se rendit pas. Voici ce qu’il en dit dans sonIntroduction à la connaissance de l'esprit humain : « Cor-« neille apparemment veut peindre ici une valeur féroce ; mais« s’exprime-t-on ainsi avec un ami et un guerrier modeste ? La« fierté est une passion fort théâtrale ; mais elle dégénère en va-« nité et en petitesse sitôt qu’on la montre sans qu’on la pro-« voque. » J’ajouterai à cette réflexion de l’homme du monde