265
HORACE, ACTE
Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,En toute liberté goûtez un bien si doux.
Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous*.
Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âmeA se bien souvenir qu’elle est toujours ma femme,
A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,
Et prendre en son malheur des sentiments romains.
SCÈNE V.
HORACE, CURIACE, CAMILLE.
HOBACE.
Avez-vous su l’état qu’on fait de Curiace »,
Ma sœur?
CAMILLE.
Hélas ! mon sort a bien changé de face.
HOBACE.
Armez-vousdeconstance, et montrez-vous ma sœur;Et si par mon trépas il retourne vainqueur,
Ne le recevez point en meurtrier d’un frère,
Mais en homme d’honneur qui fait ce qu’il doit faire,Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous,
Par sa haute vertu, qu’il est digne de vous.
Comme si je vivais, achevez l’hyménée ;
Mais si ce fer aussi tranche sa destinée,
qui pensait le plus noblement, qu’outre la iierté déplacée d’Ho-race, il y a une ironie, une amertume, un mépris dans sa ré-ponse , qui sont plus déplacés encore. (V.)
Des beautés d’un ordre supérieur, telles que ce caractère sifortement imaginé et si bien soutenu du jeune Horace, pou-vaient échapper au marquis de Vauvenargues, qui n’était guère,avec beaucoup d’esprit et des vues très-iines, que ce qu’on ap-pelait alors dans le monde un homme de bonne compagnie. Cesvieux Romains, dont Corneille avait si bien saisi le génie, pou-vaient paraître démesurés dans un souper de Paris; mais Cor-neille les avait conçus tels qu’ils étaient peints dans l’histoire,ne voyant rien hors de leur patrie, qui était tout pour eux.Voltaire avait très-bien observéque, par cette réponse austère,Horace préparait le spectateur au meurtre de Camille : il pou-vait ajouter encore que, dès la scène précédente, ce même Ho-race avait établi ce grand caractère qu’il doit garder toute lapièce, en disant à Curiace, avec l’enthousiasme d’un vrai Ro-main :
Quoi ! tous me pleureriez mourant pour mon pay9 !
Voltaire se laissait tromper par l’amitié qu’il avait eue pourM. de Vauvenargues ; ii oubliait, en s’abaissant aux fonctionsde commentateur, ce noble enthousiasme qui l’avait animélorsque lui-même traçait, dans la manière de Corneille, le ca-ractère des deux Brutus. ( P.)
1 Voici venir ne se dit plus. Pourquoi fait-il un si bel effetenitalien, Ecce venir la barbara reina, et qu’il en fait un simauvais en français? N’est-ce point parce que l’italien fait tou-jours usage de l’infinitif? Un bel tacer ; nous ne disons pas unbeau taire. C’est dans ces exemples que se découvre le géniedes langues. (V.)
a L’état ne se dit plus, et je voudrais qu’on le dit; notre lan-gue n’est pas assez riche pour bannir tant de termes dont Cor-neille s’est servi heureusement. (V.)
Il, SCENE V.
Faites à ma victoire un pareil traitement,
Ne me reprochez point la mort de votre amant.
Vos larmes vont couler, et votre cœur se presse.Consumez avec lui toute cette faiblesse,
Querellez ciel et terre, et maudissez le sort;
Mais après le combat ne pensez plus au mort.
(à Curiace.)
Je ne vous laisserai qu’un moment avec elle,
Puis nous irons ensemble où l’honneur nous appelle.
SCÈNE V.
CURIACE, CAMILLE.
CAMILLE.
Iras-tu, Curiace? et ce funeste honneurTe plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
CUBIACE.
Hélas! je vois trop bien qu’il faut, quoi que je fasse,Mourir, ou de douleur, ou de la main d’Horace. 1Je vais comme au supplice à cet illustre emploi ;
Je maudis mille fois l’état qu’on fait de moi :
Je hais cette valeur qui fait qu’Albe m’estime;
Ma flamme au désespoir passe jusques au crime,
Elle se prend au ciel, et l’ose quereller.
Je vous plains, je me plains ; mais il y faut aller.
CAMILLE.
Non; je te connais mieux, tu veux que je te prie,
Et qu’ainsi mon pouvoir t’excuse à ta patrie '.
Tu n’es que trop fameux par tes autres exploits :
Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.
Autre n’a mieux que toi soutenu cette guerre ;
Autre de plus de morts n’a couvert notre terre 2 :Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien;Souffre qu’un autre aussi puisse ennoblir le sien.
CUBIACE.
Que je souffre à mes yeux qu’on ceigne une autre têteDes lauriers immortels que la gloire m’apprête,
Ou que tout mon pays reproche à ma vertuQu’il aurait triomphé si j’avais combattu,
Et que sous mon amour ma valeur endormieCouronne tant d’exploits d’une telle infamie !
Non, Albe, après l’honneur que j’ai reçu de toi,
Tu ne succomberas ni vaincras que par moi ;
Tu m’as commis ton sort, je t’en rendrai bon compte.Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte.
CAMILLE.
Quoi ! tu ne veux pas voir qu’ainsi tu me trahis !
1 ... Mon pouvoir t’excuse à ta patrie,
n’est pas français; il faut envers ta patrie, auprès de ta pa-trie. (V.)
2 Ces autre ne seraient plus soufferts, même dans le stylecomique. Telle est la tyrannie de l’usage ; nul autre donnepeut-être moins de rapidité et de force au discours. (Y.)