206 HORACE, ACTE
CDBIACE.
Avant que d'être à vous je suis à mon pays.
CAMILLE.
Mais te priver pour lui toi-même d’un beau-frère,
Ta sœur de son mari !
CUBIACE.
Telle est notre misère,
Le choix d’Albe et de Rome ôte toute douceurAux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.
CAMILLE.
Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête,
Et demander ma main pour prix de ta conquête!
CUBIACE.
Il n’y faut plus penser ; en l’état où je suis,
Vous aimer sans espoir, c’est tout ce que je puis.
Vous en pleurez, Camille?
CAMILLE.
Il faut bien que je pleure :Mon insensible amant ordonne que je meure;
Et quand l’hymen pour nous allume son flambeau,
Il l’éteint de sa main pour m’ouvrir le tombeau.
Ce cœur impitoyable à ma perte s’obstine,
Et dit qu’il m’aime encore alors qu’il m’assassine.
cubiace. [cours 1 2 !
Que les pleurs d’une amante ont de puissants dis-Et qu’un bel œil est fort avec un tel secours MQue mon cœur s’attendrit à cette triste vue!
Ma constance contre elle à regret s’évertue.N’attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs,
Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs ;
Je sens qu’elle chancelle, et défend mal la place.
Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.
Faible d’avoir déjà combattu l’amitié,
Vaincrait-elle à la fois l’amour et la pitié ?
Allez, ne m’aimez plus, ne versez plus de larmes,
Ou j’oppose l’offense à de si fortes armes;
Je me défendrai mieux contre votre courroux,
Et, pour le mériter, je n’ai plus d’yeux pour vous :Vendez-vous d’un ingrat, punissez un volage 3 .
1 Remarquez qu’on peut dire le langage des pleurs, commepn dit le langage des yeux; pourquoi? parce que les regardset les pleurs expriment le sentiment; mais on ne peut dire lediscours des pleurs, parce que ce mot discours tient au rai-sonnement. Les pleurs n’ont point de discours; et, de plus,avoir des discours est un barbarisme. (V.)
2 Ces réflexions générales font rarement un bon effet ; on sentque c’est le poète qui parle ; c’est à la passion du personnage àparler. Un bel œil n’est ni noble ni convenable : il n’est pasquestion ici de savoir si Camille a un bel œil, et si un bel œil estfort; il s’agit de perdre une femme qu’on adore, et qu’on vaépouser. Retranchez ces quatre premiers vers, le discours endevient plus rapide et plus pathétique. (V.)
3 J’ose penser qu’il y a ici plus d’artifice et de subtilité que denaturel. On senttropque Curiace ne parle pas sérieusement. Cetrait de rhéteur refroidit ; mais Camille répond avec des senti-
II, SCÈNE VI.
Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage !
Je n’ai plus d’yeux pour vous, vous en avez pour moi !En faut-il plus encor? je renonce à ma foi.Rigoureuse vertu dont je suis la victime,
Ne peux-tu résister sans le secours d’un crime ?
CAMILLE.
Ne fais point d’autre crime, et j’atteste les dieuxQu’au lieu de t’en haïr, je t’en aimerai mieux ;
Oui, je te chérirai, tout ingrat et perüde,
Et cesse d’aspirer au nom de fratricide.
Pourquoi suis-je Romaine, ou que n’es-tu Romain?Je te préparerais des lauriers de ma main ;
Je t’encouragerais, au lieu de te distraire ;
Et je te traiterais comme j a. lait mon frère.
Hélas ! j’étais aveugle en mes vœux aujourd’hui,
J’en ai fait contre toi quand j’en ai fait pour lui.
Il revient : quel malheur, si l’amour de sa femmeNe peut non plus sur lui que le mien sur ton âme 1 !
SCÈNE VI.
HORACE, SARINE, CURIACE, CAMILLE.
CUBIACE.
Dieux, Sabine le suit ! Pour ébranler mon cœur,Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma sœur?
Et, laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage,L’amenez-vous ici chercher même avantage ?
SABINE.
Non, non, mon frère, non, je ne viens en ce lieu »Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu.Votre sang est trop bon, n’en craignez rien de lâche,Rien dont la fermeté de ces grands cœurs se fâche 3 :
.ments si vrais, qu’elle couvre tout d’un coup ce petit défaut.(V-)
1 ... Quel malheur, si l’amour de sa femme
Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme I
n’est pas français; la grammaire demande, ne peut pas plussur lui. Ces deux vers ne sont pas faits. II ne faut pas s’attendreà trouver dans Corneille la pureté, la correction, l’élégance dustyle : ce mérite ne fut connu que dans les beaux jours du sièclede Louis XIV. C’est une réflexion que les lecteurs doivent fairesouvent pour justiiier Corneille, et pour excuser la multitudedes notes du commentateur. (V.)
2 Ces trois non, et ence lieu, font un mauvais effet. On sentque le lieu est pour la rime, et les non redoublés pour le vers.Ces négligences, si pardonnables dans un bel ouvrage, sont re-marquées aujourd’hui. Mais ces termes, en ce lieu, en ces lieux,cessent d’être une expression oiseuse, une cheville, quandils signilient qu’on doit être en ce lieu plutôt qu’ailleurs. ( V. )— Pourquoi ces non redoublés seraient-ils pour la mesure duvers? Corneille était-il doncréduità ces misérables ressources?Cette répétition, que le public n’a jamais désapprouvée, lui pa-rut permise à la passion, ou d u moins il la jugea sans inconvé-nient. Voltaire pouvait-il descendre à des remarques si minu-tieuses? (P.)
3 Se fâche est trop faible, trop du style familier ; mais le lec-