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HORACE, ACTE III, SCÈNE II.
Poussent un jour qui fuit, et rend les nuits plus som-Tun’as frappé mes yeux d’un moment declarté [bres 1 2 ,Que pour les abîmer dans plus d’obscurité.
Tu charmais trop ma peine, et le ciel, qui s’en fâche,Me vend déjà bien cher ce moment de relâche.
Je sens mon triste cœur percé de tous les coupsQui m’ôtent maintenant un frère ou mon époux.Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose,Je songe par quels bras, et non pour quelle cause,
Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rangQue pour considérer aux dépens de quel sang.
La maison des vaincus touche seule mon âme;
En l’une je suis fille, en l’autre je suis femme,
Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
Qu’on ne peut triompher que par la mort des miens.C’est là donc cette paix que j’ai tant souhaitée!
Trop favorables dieux, vous m’avez écoutée!
Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez,
Si même vos faveurs ont tant de cruautés?
Et de quelle façon punissez-vous l’offense,
Si vous traitez ainsi les vœux de l’innocence 1 ?
SCÈNE IL
SABINE, JULIE.
SABINE.
En est-ce fait, Julie? et que m’apportez-vous 3 4 ?
Est-ce la mort d’un frère, ou celle d’un époux ?
Le funeste succès de leurs armes impiesDe tous les combattants a-t-il fait des hosties t?
Et m’enviant l’horreur que j’aurais des vainqueurs,Pour tous tant qu’ils étaient demande-t-il mes pleurs ?
JULIE.
Quoi! ce qui s’est passé, vous l’ignorez encore?
SABINE.
Vous faut-il étonner de ce que je l’ignore?
Et ne savez-vous point que de cette maisonPour Camille et pour moi l’on fait une prison?
Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes ;Sans cela nous serions au milieu de leurs armes,
1 La tragédie admet les métaphores, mais non pas les compa-raisons ; pourquoi ? parce que la métaphore, quand elle est na-turelle , appartient à la passion ; les comparaisons n’appartien-nent qu’à l’esprit. (Y.)
2 Ces quatre derniers vers semblent dignes de la tragédie;mâs ce monologue ne semble qu’une amplilication. (Y.)
- Autant la première scène a refroidi les esprits, autant cetteseconde les échauffe; pourquoi? c’est qu’on y apprend quelquechose de nouveau et d’intéressant : il n’y a point de vaine décla-mation, et c’est là le grand art de la tragédie, fonde sur la con-naissance du cœur humain, qui veut toujours être remué. (V.)
4 Hostie ne se dit plus, et c’est dopimage;iI neresteplus quele mot de victime. Plus on a de termes pour exprimer la mêmechose, plus la poésie est variée. (V.)
Et, par les désespoirs 1 d’une chaste amitié,
Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié.
JULIE. ^
Il n’était pas besoin d’un si tendre spectacle;
Leur vue à leur combat apporte assez d’obstacle.Sitôt qu’ils ont paru prêts à se mesurer,
On a dans les deux camps entendu murmurer :
A voir de tels amis, des personnes si proches,
Venir pour leur patrie aux mortelles approches,
L’un s’émeut de pitié, l’autre est saisi d’horreur,L’autre d’un si grand zèle admire la fureur;
Tel porte jusqu’aux deux leur vertu sans égale,
Et tel l’ose nommer sacrilège et brutale.
Ces divers sentiments n’ont pourtant qu’une voix;Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix ;Et ne pouvant souffrir un combat si barbare,
On s’écrie, on s’avance, enfin on les sépare.
SABINE.
Que je vous dois d’encens, grands dieux, qui m’exau-julie. [cez!
Vous n’êtes pas, Sabine, encore où vous pensez :Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre ;Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre.En vain d’un sort si triste on les veut garantir ;
Ces cruels généreux n’y peuvent consentir :
La gloire de ce choix leur est si précieuse,
Et charme tellement leur âme ambitieuse,
Qu’alors qu’on les déplore ils s’estiment heureux,
Et prennent pour affront la pitié qu’on a d’eux.
Le trouble des deux camps souille leur renommée;
Ils combattront plutôt et l’une et l’autre armée,
Et mourront par les mains qui leur font d’autres lois,Que pas un d’eux renonce aux honneurs d’un tel choix.
SABINE.
Quoi ! dans leur dureté ces cœursd’acier s’obstinent !
JULIE.
Oui, mais d’autre côté les deux camps se mutinent,Et leurs cris des deux parts poussés en même tempsDemandent la bataTle, ou d’autres combattants.
La présence des chefs a peine est respectée,
Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée,
Le roi même s’étonne ; et pour dernier effort :
« Puisque chacun, dit-il, s’échauffe en ce discord 1 ,
« Consultons des grands dieux la majesté sacrée,
« Et voyons si ce change à leurs bontés agrée.
« Quel impie osera se prendre à leur vouloir,
« Lorsqu’en un sacrifice ils nous l’auront fait voir? »
1 On n’emploie plus aujourd’hui désespoir nu. pluriel; il faitpourtant un très-bel effet. Mes déplaisirs, mes craintes, mesdouleurs, mes ennuis, disent plus que mon déplaisir, macrainte, etc. Pourquoi ne pourrait-on pas dire mes désespoirs,comme on dit mes espérances? Ne peut-on pas désespérer deplusieurs choses, comme on peut en espérer plusieurs? (V.)
2 En ce discord ne se dit plus, mais il est à regretter. (V.)