HORACE, ACTE IV, SCÈNE V.
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HORACE.
Rome n’en veut point voir après de tels exploits,
Et nos deux frères morts dans le malheur des armesSont trop payés de sang pour exiger des larmes :Quand la perte est vengée, on n’a plus rien perdu.
CAMILLE.
Puisqu’ils sont satisfaits par le sang épandu,
Je cesserai pour eux de paraître affligée,
Et j’oublîrai leur mort que vous avez vengée;
Mais qui me vengera de celle d’un amantPour me faire oublier sa perte en un moment ?non ACE.
Que dis-tu, malheureuse?
CAMILLE.
O mon cher Curiace!HOBACE.
O d’une indigne sœur insupportable audace 1 2 !
D’un ennemi public dont je reviens vainqueurLe nom est dans ta bouche et l’amour dans ton cœur 1 !Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire !
Ta bouche la demande, et ton cœur la respire!
Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs,
Ne me fais plus rougir d’entendre tes soupirs :
Tes flammes désormais doivent être étouffées ;Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées ;Qu’ils soient dorénavant ton unique entretien.
CAMILLE.
Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien 3 ;Et si tu veux enfin que je t’ouvre mon âme,Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme :Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort ;
Je l’adorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta sœur où tu l’avais laissée ;
Tu ne revois en moi qu’une amante offensée,
Qui, comme une furie attachée à tes pas,
Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,
1 Observez que la colère du vieil Horace contre son fils étaittrès-intéressante, et que celle de son fils contre sa sœur est ré-voltante et sans aucun intérêt. C’est que la colère du vieil Ho-race supposait le malheur deRome; au lieu quele jeune Horacene se met en colère que contre une femme qui pleure et quicrie, et qu’il faut laisser crier et pleurer. Cela est historique,oui; mais cela n’est nullement tragique, nullement théâtral.(V.)
2 Le reproche est évidemment injuste. Horace lui-même de-vait plaindre Curiace : c’est son beau-frère ; il n’y a plus d’enne-mis, les deux peuples n’en font plus qu’un. Il a dit lui-même,au second acte, qu’*7 aurait voulu racheter de sa vie le sangde Curiace. (V.)
3 Ces plaintes seraient plus touchantes, si l’amour de Camilleavait été le sujet de la pièce; mais il n’en a été que l’épisode, ony a songé à peine : on n’a été occupé que de Rome. Un petitintérêt d’amour interrompu ne peut plus reprendre une vraieforce. Le cœur doit saigner par degrés dans la tragédie, et tou-jours des mêmes coups redoublés, et surtout variés. (Y.)
Qui veux que dans sa mort je trouve eueor des char-Et que jusques au ciel élevant tes exploits, [mes.Moi-même je le tue une seconde fois!
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie,
Que tu tombes au point de me porter envie !
Et toi bientôt souiller par quelque lâchetéCette gloire si chère à ta brutalité !
HORACE.
O ciel ! qui vit jamais une pareille rage!
Crois-tu donc que je sois insensible à l’outrage,
Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur ?Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
Et préfère du moins au souvenir d’un hommeCe que doit ta naissance aux intérêts de Rome.
CAMILLE.
Rome, Tunique objet de mon ressentiment 1 !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant!Rome qui t’a vu naître, que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !Puissent tous ses voisins ensemble conjurésSaper ses fondements encor mal assurés !
Et si ce n’est assez de toute l’Italie,
Que l’Orient contre elle à l’Occident s’allie ;
Que cent peuples unis des bouts de TuniversPassent pour la détruire et les monts et les mers !
I Ces imprécations de Camille ont toujours été un beau mor-ceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les actrices quiont joué ce rôle. Plusieur juges sévères n’ont pas aimé le mou-rir déplaisir; ils ont dit que l’hyperbole est si forte, qu’elleva jusqu’à la plaisanterie.
II y a une observation à faire, c’est que jamais les douleursde Camille, ni sa mort, n’ont fait répandre une larme.
Pour m’arracher des pleurs, il faut que vous pleuriez.
Mais Camille n’est que furieuse, elle ne doit pas être en colèrecontre Rome; elle doit s’être attendue que Rome ou Albetriompherait : elle n’a raison d’être en colère que contre Ho-race , qui, au lieu d’être auprès du roi après sa victoire, vientse vanter assez mal à propos à sa sœur d’avoir tué son amant.Encore une fois, ce ne peut être un sujet de tragédie. (Y.)
L’imprécation de Camille a toujours passé pour la plus bellequ’il y ait au théâtre, et le génie de Corneille se fait sentir danstoute sa vigueur. Camille doit s’emporter contre Rome, parceque son frère n’oppose à ses douleurs que l’intérêt de Rome,et que c’est à ce grand intérêt qu’ii se vante d’immoler Curiace :l’excès de la passion, d’ailleurs, ne raisonne pas; et si l’em-portement de Camille avait moins de violence, la férocité d’Ho-race serait révoltante. Il fallait amener ce trait de barbarie con-sacré par rhistoire, et Corneille n’avait que ce moyen de lerendre supportable. Mourir de plaisir n’est point une hyper-bole qui aille jusqu’à la plaisanterie; c’est un dernier coup depinceau plein de vigueur, et qui n’a pu faire naître d’idée plai-sante que dans la tète de quelques-uns de ces bouffons de so-ciété qui se plaisent, dit Gresset,
.A semer l’ignoble parodie
Sur les fruits des talents et les dons du génie.
Que veut dire là mourir de plaisir , sinon mourir de l’excèsde ravissement qu’une vengeance satisfaite peut faire éprouver ?
(p.)