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Tome premier.
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HORACE, ACTE V, SCÈNE I.

SABINE.

Cherche pour t’imiter des âmes plus parfaites.

Je ne t’impute point les pertes que j’ai faites,

J’en ai les sentiments que je dois en avoir,

Et je m’en prends au sort plutôt qu’à ton devoir;Mais enfin , je renonce à la vertu romaine 1 2 ,

Si, pour la posséder, je dois être inhumaine,

Et ne puis voir en moi la femme du vainqueurSans y voir des vaincus la déplorable sœur.

Prenons part en public aux victoires publiques,Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques,Et ne regardons point des biens communs à tous,Quand nous voyons des maux qui ne sont que pourPourquoi veux-tu, cruel, agir d’une autre sorte ?[nous.Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte*,

Mêle tes pleurs aux miens. Quoi ! ces lâches discoursN’arment point ta vertu contre mes tristes jours?Mon crime redoublé n’émeut point ta colère ?

Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire;

Elle a reçu de toi ce qu’elle a prétendu,

Et recouvre là-bas tout ce qu’elle a perdu.

Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse,Écoute la pitié, si ta colère cesse ;

Exerce l’une ou l’autre, après de tels malheurs,

A punir ma faiblesse, ou finir mes douleurs :

Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice ;Qu’elle soit un effet d’amour ou de justice,N’importe; tous ses traits n’auront rien que de doux,Si je les vois partir de la main d’un époux.

HORACE.

Quelle injustice aux dieux d'abandonner aux femmesUn empire si grand sur les plus belles âmes 3 4 ,

Et de se plaire à voir de si faibles vainqueursRégner si puissamment sur les plus nobles cœurs !

A quel poii)t ma vertu devient-elle réduite 4 !

Rien ne la saurait plus garantir que la fuite.

Adieu. Ne me suis point, ou retiens tes soupirs.

1 C’est une répétition un peu froide des vers de Curiace :

Je rends grâces aux dieux de n'ètre pas Romain.

(V.)

2 On sent assez qu 'agir d’une autre sorte , et laisser en en-trant les lauriers à la porte , ne sont des expressions ni no-bles ni tragiques, et que toute cette tirade est une déclamationoiseuse d’une femme inutile. ( V. )

3 Cette tendresse est-elle convenable à l’assassin de sa sœur,qui n’a aucun remords de cette indigne action, et qui parle en-core de sa vertu? Voyez comme ces sentences et ces discoursvagues sur le pouvoir des femmes conviennent peu devant Jecorps sanglant de Camille qu’Horace vient d’assassiner? (V.)

4 Devient réduite n’est pas français. Ce mot devenir ne con-vient jamais qu’aux affections de J’ame ; on devient faible, mal-heureux’, hardi, timide, etc.; mais on ne devient pas forcé à,réduit à. (V.) — Nous convenons que le vers de Corneille n’estpas français; mais Voltaire se trompe lorsqu’il ajoute que lemol devenir ne convient qu’aux affections de l’àme : on devientvieux, aveugle, sourd, paralytique; on devient riche, pauvre,elc. etc. ( P. )

sabine, seule.

O colère, ô pitié, sourdes à mes désirs,

Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse,Et je n’obtiens de vous ni supplice ni grâce!

Allons-y par nos pleurs faire encore un effort,

Et n’employons après que nous à notre mort

ACTE CINQUIÈME’.

SCÈNE PREMIÈRE.

le VIEIL HORACE, HORACE.

LE VIEIL HORACE.

Retirons nos regards de cet objet funeste,

Pour admirer ici le jugement céleste :

Quand la gloire nous enile, il sait bien comme il fautConfondre notre orgueil qui s’élève trop haut :

Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse 3 ;II mêle à nos vertus des marques de faiblesse,

Et rarement accorde à notre ambitionL’entier et pur honneur d’une bonne action.

Je ne plains point Camille ; elle était criminelle;

Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu’elle :Moi, d’avoir mis au jour un cœur si peu romain ;

1 Sabine parie toujours de mourir : il n’en faut pas tant par-ier quand on ne meurt point. (V.)

2 Corneille, dans son jugement sur Horace, s’exprime ainsi :Tout ce cinquième acte est encore une des causes du peu desatisfaction que laisse cette tragédie ; il est tout en plaidoyers,etc. Après un si noble aveu, il ne faut parler de la pièce quepour rendre hommage au génie d’un homme assez grand pourse condamner lui-mème. Si j’ose ajouter quelque chose, c’estqu’on trouvera de beaux détails dans ces plaidoyers, il est vraique cette pièce n’est pas régulière, qu’il y a en effet trois tra-gédies absolument distinctes : la victoire d’Horace, la mort deCamille et le procès d’Horace. C’est imiter, en quelque façon,le défaut qu’on reproche à la scène anglaise et a l’espagnole;mais les scènes d’Horace, de Curiace et du vieil Horace, sontd’une si grande beauté, qu’on reverra toujours ce poème avecplaisir quand il se trouvera des acteurs qui auront assez de ta-lent pour faire sentir ce qu’il y a d’excellent, et faire pardonnerce qu’ii y a de défectueux. ( V. )

3 Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse ;

expression familière dont il ne fautjamais se servir dans le stylenoble. En effet, des plaisirs nevont point. (V.) — Cette expressionnous parait plus naïve que familière, et la naïveté s’allie quel-quefois très-heureusement même au sublime. Le plus granddes poêles, Homère, est souvent naïf ; et c’est un mérite de latraduction de madame Dacier que d’avoir conservé, plus qu’au-cun autre des traducteurs d’Homère, cette naïveté précieusequi est la grâce du génie. De tous nos poètes, Voltaire est peut-être celui chez lequel on en trouve le moins d’exemples : c’estqu’il avait encore plus d’esprit que de génie, quoiqu’il en eûtbeaucoup; et c’est l’esprit qui tue !a naïveté. (P. )