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Tome premier.
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CINNA, ACTE I, SCÈNE L

PERSONNAGES.

OCTAVE-CÉSAR-AUGUSTE, empereur de Rome.

LIVIE, impératrice.

CINNA, iils d’une iille de Pompée, chef de la conjuration con-tre Auguste.

MAXIME, autre chef de la conjuration.

ÆMILIE, iille de C. Toranius, tuteur d’Auguste, et proscritpar lui durant le triumvirat.

FULVIE, coniidente d’Æmilie.

POLYCLÈTE, affranchi d’Auguste.

ÉVANDRE, affranchi de Cinna.

EUPHORBE, affranchi de Maxime.

La scène est à Rome.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE'.

ÆMILIE.

Impatients désirs d’une illustre vengeance 1 2Dont la mort de mon père a formé la naissance,Enfants impétueux de mon ressentiment,

Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire;Durant quelques moments souffrez que je respire,Et queje considère, en l’état où je suis,

Et ce que je hasarde, et ce queje poursuis.

Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire,

Et que vous reprochez à ma triste mémoireQue par sa propre main mon père massacréDu trône où je le vois fait le premier degré 3 ;

1 Plusieurs actrices ont supprimé ce monologue dans les re-présentations. Le public même paraissait souhaiter ce retran-chement : on y trouvait de l’amplification. Ceux qui fréquententles spectacles disaient qu’Émilie ne devait pas ainsi se parler àelle-même, se faire des objections et y répondre ; que c’étaitune déclamation de rhétorique ; que les mêmes choses qui se-raient très-convenables quand on parle à sa coniidente sonttrès-déplacées quand on s’entretient toute seule avec soi-même; qu’eniin la longueur de ce monologue y jetait de lafroideur, et qu’on doit toujours supprimer ce qui n’est pas né-cessaire. Cependant j’étais si touché des beautés répanduesdans cette première scène, que j’engageai l’actrice qui jouaitEmilie àla remettre au théâtre; et elle fut très-bien reçue. (V.)

2 Quand il se trouve des acteurs capables de jouer Cinna, onretranche assez communément ce monologue. Le public aperdu le goût de ces déclamations ; celle-ci n’est pas nécessaireà la pièce : mais n’a-t-elle pas de grandes beautés? n’est-elle pasmajestueuse, et même assez passionnée? Boileau trouvait dansces impatients désirs, enfants du ressentiment, embrasséspar la douleur, une espèce de famille : il prétendait que lesgrands intérêts et les grandes passions s’expriment plus natu-rellement ; il trouvait que le poète paraît trop ici, et le person-nage trop peu (V.)

3 Ces désirs rappellent à Emilie le meurtre de son père, et ne

CORNEILLE. — TOME I.

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Quand vous me présentez cette sanglante image,

La cause de ma haine, et l’effet de sa rage 1 ,

Je m’abandonne toute à vos ardents transports,

Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts *.

Au milieu toutefois d’une fureur si juste,

J’aime encor plus Cinna queje ne hais Auguste 3 ,

Et je sens refroidir ce bouillant mouvementQuand il faut, pour le suivre, exposer mon amant.Oui, Cinna, contre moi moi-même je m’irriteQuand je songe aux dangers où je te précipite.Quoique pour me servir tu n’appréhendes rien,

Te demander du sang, c’est exposer le tien :

D’une si haute place on n’abat point de têtesSans attirer sur soi mille et mille tempêtes ;

L’issue en est douteuse, et le péril certain :

Un ami déloyal peut trahir ton dessein ;

L’ordre mal concerté, l’occasion mal prise,

Peuvent sur son auteur renverser l’entreprise,Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper,Dans sa ruine même il peut t’envelopper ;

Et quoi qu’en ma faveur ton amour exécute,

Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute.

Ah! cesse de courir à ce mortel danger;

Te perdre en me vengeant, ce n’est pas me venger.Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmesAux douceurs que corrompt l’amertume des larmes ;Et l’on doit mettre au rang des plus cuisants malheursLa mort d’un ennemi qui coûte tant de pleurs.

Mais peut-on en verser alors qu’on venge un père ?Est-il perte à ce prix qui ne semble légère?

Et' quand son assassin tombe sous notre effort,Doit-on considérer ce que coûte sa mort ?

Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses,

le lui reprochent pas. Il fallait dire, vous me reprochez de neV avoir pas encore vengé, et non pas, vous me reprochez saproscription ; car elle n’est certainement pas cause de cellemort. (V.)

1 Émilie a déjà dit quelle est la cause de sa haine ; la cause etl’effet paraissent trop recherchés. (Y.)

2 Mille morts , mille et mille tempêtes , ne sont que de lé-gères négligences auxquelles il ne faut pas prendre garde dansles ouvrages de génie, et surtout dans ceux du siècle de Cor-neille , mais qu’il faut éviter soigneusement aujourd’hui. (V.)

3 De bons critiques, qui connaissent l’art et le cœur humain,n’aiment pas qu’on annonce ainsi de sang-froid les sentimentsde son cœur ; ils veulent que les sentiments échappent à la pas-sion. Us trouvent mauvais qu’on dise : J’aime plus celui-cique je ne hais celui-là; je sens refroidir mon mouvementbouillant ; je m’irrite contre moi-même, j’ai de la fureur :ils veulent que cette fureur, cet amour, cette haine, ces bouil-lants mouvements, éclatent sans que le personnage vous enavertisse. C’estle grand art de Racine. Ni Phèdre, ni Iphigé-nie, ni Agrippine, ni Roxane, ni Monime, ne débutent parvenir étaler leurs sentiments secrets dans un monologue, etpar raisonner sur les intérêts de leurs passions : mais il fauttoujours se souvenir que c’est Corneille qui a débrouillé l’art,et que si ces amplifications de rhétorique sont un défaut auxyeux des connaisseurs, ce défaut est réparé par de très-grandesbeautés. (V.)

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