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Tome premier.
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290 CINNA, ACTE

De jeter dans mon cœur vos indignes faiblesses ;

Et toi qui les produis par tes soins superflus,

Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus ' :

Lui céder, c’est ta gloire ; et le vaincre, ta honte :Montre-toi généreux, souffrant qu’il te surmonte;

Plus tu lui donneras, plus il te va donner,

Et ne triomphera que pour te couronner.

SCÈNE II.

ÆMILIE, FULVIE.

ÆMILIE.

Je l’ai juré, Fulvie, et je le jure encore,

Quoique j’aime Cinna, quoique mon cœur l’adore »,S’il me veut posséder, Auguste doit périr;

Sa tête est le seul prix dont il peut m’acquérir.

Je lui prescris la loi que mon devoir m’impose.

FULVIE.

Elle a pour la blâmer une trop juste cause ;

Par un si grand dessein vous vous faites juger 3 4Digne sang de celui que vous voulez venger 4 ;

Mais encore une fois souffrez que je vous dieQu’une si juste ardeur devrait être attiédie.

Auguste chaque jour, à force de bienfaits,

Semble assez réparer les maux qu’il vous a faits;

Sa faveur envers vous paraît si déclarée,

Que vous êtes chez lui la plus considérée ;

Et de ses courtisans souvent les plus heureuxVous pressent à genoux de lui parler pour eux.ÆMILIE.

Toute cette faveur ne me rend pas mon père ;

Et de quelque façon que l’on me considère,

Abondante en richesse, ou puissante en crédit,

Je demeure toujours la fille d’un proscrit.

Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;D’une main odieuse ils tiennent lieu d’offenses :

Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,

Plus d’armes nous donnons à qui nous veut trahir.

1 U semble que le monologue devrait finir là. Les quatre der-niers vers ne sont-ils pas surabondants ? les pensées n’en sont-elles pas recherchées, et hors de la nature? Qu’importe de lagloire ou de la honte de l’amour? Qu’est-ce que ce devoir quine triomphera que pour couronner l’amour? D’ailleurs, dansle dernier de ces vers, au lieu de

Et ne triomphera que pour te courronner,il faudrait, il ne triomphera ; mais les vers précédents parais-sent dignes de Corneil le : et j’ose croire qu’au théâtre il faudraitréciter ce monologue, en retranchant seulement ces quatrederniers vers, qui ne sont pas dignes du reste. (V.)

2 Descritiques trouvent ce vers languissant, par lesoin mêmeque prend l’auteur de lui donner de la force ; ils disent qu’adoren’est que la répétition de j’aime. (V.)

3 Faits vous faites juger est plus languissant; d’ailleurs,c’est un grand secret, on ne peut encore le juger. ( V.)

4 Toranius était un plébéien inconnu, qui n’avait joué aucun

rôle, et qu'Octave sacrifia dans les proscriptions, parce qu’ilétait riche. (Y.) -

I, SCENE II.

Il m’en fait chaque jour sans changer mon courage ;Je suis ce que j’étais, et je puis davantage,

Et des mêmes présents ?[u’il verse dans mes mainsJ’achète contre lui les esprits des Romains ;

Je recevrais de lui la place de LivieComme un moyen plus sûr d’attenter à sa vie '.

Pour qui venge son père il n’est point de forfaits,

Et c’est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.

FULVIE.

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate?

Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate?

Assez d’autres sans vous n’ont pas mis en oubliPar quelles cruautés son trône est établi ;

Tant de braves Romains, tant d’illustres victimes,Qu’à son ambition ont immolés ses crimes 1 2 ,

Laissent à leurs enfants d’assez vives douleursPour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.Beaucoup l’ont entrepris, mille autres vont les suivre :Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre ;Remettez à leurs bras les communs intérêts,

Et n’aidez leurs desseins que par des vœux secrets.

ÆMILtE.

Quoi ! je le haïrai sans tâcher de lui nuire?

J’attendrai du hasard qu’il ose le détruire?

Et je satisferai des devoirs si pressants

Par une haine obscure et des vœux impuissants?

Sa perte, que je veux, me deviendrait amère,

Si quelqu’un l’immolait à d’autres qu’à mon père;

Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas ,

Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas 3 .

C’est une lâcheté que de remettre à d’autresLes intérêts publics qui s’attachent aux nôtres.Joignons à la douceur de venger nos parentsLa gloire qu’on remporte à punir les tyrans,

Et faisons publier par toute l’Italie :

« T_,a liberté de Rome est l’œuvre d’Æmilie;

« On a touché son âme, et son cœur s’est épris ;

« Mais elle n’a donné son amour qu’à ce prix. »

FULVIE.

Votre amour à ce prix n’est qu’un présent funesteQui porte à votre amant sa perte manifeste.

Pensez mieux, Æmilie, à quoi vous l’exposez,Combien à cet écueil se sont déjà brisés ;

Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.

ÆMILIE.

Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible.

1 Ce sentiment furieux est, à mon gré, une raison pour nepas supprimer le monologue qui prépare cette férocité. (V.)

2 Ambition ont est bien dur a l’oreille.

Fuyez des mauvais sons le concours odieux.

3 Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par Ra-cine dans Andromaque

Ma vengeance est perdue,

S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue.