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Tome premier.
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CINNA, ACTE

Quand je songe aux dangers que je lui fais courir,

La crainte de sa mort me fait déjà mourir ;

Mon esprit en désordre à soi-même s’oppose :

Je veux et ne veux pas, je m’emporte et je n’ose ;

Et mon devoir confus, languissant, étonné,

Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.

Tout beau, ma passion, deviens unpeu moins forte 1 ;Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n’im-Cinna n’est pas perdu pour être hasardé. [ porte :De quelques légions qu’Auguste soit gardé,

Quelque soin qu’il se donne et quelque ordre qu’il tien-Qui méprise la vie est maître de la sienne. [ne,Plus le péril est grand , plus doux en est le fruit ;

La vertu nous y jette, et la gloire le suit :

Quoi qu’il en soit, qu’Auguste ou que Cinna périsse,Aux mânes paternels je dois ce sacrifice 2 ;

Cinna me l’a promis en recevant ma foi :

Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.

Il est tard, après tout, de m’en vouloir dédire.Aujourd’hui l’on s’assemble, aujourd’hui l’on conspire;L’heure, le lieu, le bras se choisit aujourd’hui;

Et c’est à faire enfin à mourir après lui 3 .

SCÈNE III.

CINNA, ÆMILIE, FTJLVIE.

ÆMILIE.

Mais le voici qui vient. Cinna, votre assembléePar l’effroi du péril n’est-elle point troublée?

Et reconnaissez-vous au front de vos amisQu’ils soient prêts à tenir ce qü’ils vous ont promis ?

CINNA.

Jamais contre un tyran entreprise conçueNe permit d’espérer une si belle issue,

Jamais de telle ardeur on n’en jura la mort,

Et jamais conjurés ne furent mieux d’accord ;

Tous s’y montrent portés avec tant d’allégresse,t Qu’ils semblent, comme moi, servir une maîtresse ;Et tous font éclater un si puissant courroux,

Qu’ils semblent tous venger un père comme vous.

ÆMILIE.

Je l’avais bien prévu, que, pour un tel ouvrage,

1 Tout beau revient au pian piano des Italiens. Ce mot fa-milier est banni du discours sérieux, à plus forte raison de lapoésie; et l’apostrophe à sa passion sort du ton du dialogue etde la vérité: c’est un tour de rhéteur qu’on se permettait en-core. (V.)

2 II semble, par ces expressions, qu’elle doive le sacrilice deCinna. (V.)

3 Et c'est à faire est encore une expression bourgeoise horsd’usage , même aujourd’hui chez le peuple. Remarquez quedans cette scène il n’y a presque que ces deux mots à repren-dre, et que la pièce est faite depuis six vingts ans : ce n’estqu’une scène avec une confidente, et elle est sublime. (Y.)

I, SCÈNE 1II.

Cinna saurait choisir des hommes de courage,

Et ne remettrait pas en de mauvaises mainsL’intérêt d’Æmilie et celui des Romains.

CINNA.

Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèleCette troupe entreprend une action si belle 1 !

Au seul nom de César, d’Auguste, et d’empereur,Vous eussiez vu leurs yeux s’enflammer de fureur,

Et dans un même instant, par un effet contraire,T.eur front pâlir d’horreur et rougir de colère.

« Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux« Qui doit conclure enfin nos desseins généreux 2 ;

« Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,

« Et son salut dépend de la perte d’un homme,

« Si l’on doit le nomd’hommeàquin’ariend’humnin,« A ce tigre altéré de tout le sang romain.

« Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues !

« Combien de fois changé de partis et de ligues,

« Tantôt ami d’Antoine, et tantôt ennemi,

« Et jamais insolent ni cruel à demi ! »

Là, par un long récit de toutes les misèresQue durant notre enfance ont enduré nos pères 3 ,Renouvelant leur haine avec leur souvenir,

Je redouble en leurs cœurs l’ardeur de le punir.

Je leur fais des tableaux de ces tristes bataillesOù Rome par ses mains déchirait ses entrailles,

Où l’aigle abattait l’aigle, et de chaque côtéNos légions s’armaient contre leur liberté ;

Où les meilleurs soldats et les chefs les plus bravesMettaient toute leur gloire à devenir esclaves ;

Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,

Tous voulaient à leur chaîne attacher l’univers ;

Et l’exécrable honneur de lui donner un maîtreFaisant aimer à tous l’infâme nom de traître,Romains contre Romains, parents contre parents,Combattaient seulement pour le choix des tyrans.

J’ajoute à ces tableaux la peinture effroyableDe leur concorde impie, affreuse, inexorable ;Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,

1 Ce discours de Cinna est un des plus beaux morceaux d’é-loquence que nous ayons dans notre langue. (Y.)

2 Le mot dessein ne convient pas à conclure: il me semblequ’on conclut une affaire, un traité, un marché ; que l’on con-somme un dessein, qu’on l’exécute, qu’on l’effectue. Peut-êtreque le verbe remplir eût été plus juste et plus poétique queconclure. (V.)

3 Durant et enduré, dans le même vers, ne sont qu’uneinadvertance ; il était aisé de mettre pendant notre enfance :mais ont endure parait une faute aux grammairiens; ils vou-draient, les misères qu'ont endurées nos pères. Je ne suispoint du tout de leur avis ; il serait ridicule de dire, les misè-res qu'ont souffertes nos pères, quoiqu’il faille dire, les misè-res que nos pères ont souffertes. S’il n’est pas permis à unpoète de se servir en ce cas du participe absolu, il faut renon-cer à faire des vers. (V.) — Yoltaire nous parait avoir raisoncontre les grammairiens. Jusqu’ici toutes ses remarques sompleines de goût. (P. )