292 GINNA, ACTE
Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat ;
Mais je ne trouve point de couleurs assez noiresPour en représenter les tragiques histoires.
Je les peins dans le meurtre à l’envi triomphants,Rome entière noyée au sang de ses enfants :
Les uns assassinés dans les places publiques,
Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques :Le méchant par le prix au crime encouragé,
Le mari par sa femme en son lit égorgé;
Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,
Et sa tête à la main demandant son salaire 1 ,
Sans pouvoir exprimer par tant d’horribles traitsQu’un crayon imparfait de leur sanglante paix.
Vous dirai-je les noms de ces grands personnagesDont j’ai dépeint les morts pour aigrir les courages 2 ,De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels,Qu’on a sacrifiés jusque sur les autels?
Mais pourrai-je vous dire à quelle impatience,
A quels frémissements, à quelle violence,
Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
Ont porté les esprits de tous nos conjurés ?
Je n’ai point perdu temps , et voyant leur colèreAu point de ne rien craindre, en état de tout faire,J’ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés,
« La perte de nos biens et de nos libertés,
« Le ravage des champs , le pillage des villes,
« Et les proscriptions , et les guerres civiles,
« Sont les degrés sanglants dont Auguste afaitchoix« Pour monter sur le trône et nous donner des lois.
« Mais nous pouvons changer un destin si funeste,
« Puisque de trois tyrans c’est le seul qui nous reste,
« Et que, juste une fois, il s’est privé d’appui, [lui :
« Perdant, pour régner seul, deux méchants comme» Lui mort, nous n’avons point de vengeur ni de maî-« Avec la liberté Rome s’en va renaître 4 ; [tre 3 ,
1 Peinture énergique des sanglantes proscriptions et des cri-mes du triumvirat, cet effrayant tableau met dans le parti deCinr.a les spectateurs, qui ne voient dans son entreprise que ledessein toujours imposant de rendre la liberté à Rome, et depunir un tyran qui a été barbare. (La H. )
2 Dans le temps de Corneille, on disait les courages pour lesesprits; on peut même se servir encore du mot courage en cesens : mais aigrir n'est pas assez fort. Cinna a peint les pros-criptions pour faire horreur, pour enflammer les esprits, pourles irriter, pour les envenimer, pour les saisir d’indignation,pour les remplir des fureurs de la vengeance. (V.)
3 II veut dire :
Mort, il est sans vengeur, et nous sommes sans maître.
En effet, c’est Rome qui a des vengeurs dans les assassins dutyran. Corneille entend donc qu’Auguste restera sans ven-geance. (Y.)
4 S’en va renaître. Cette expression n’est point fautive enpoésie ; au contraire, voyez dans l’Iphigénie de Racine :
Et ce triomphe heureux qui s’en va devenirL’éternel entretien des siècles à venir.
Cet exemple est un de ceux qui peuvent servir à distinguer
I, SCÈNE III.
« Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
« Si le joug qui l’accable est brisé par nos mains.
« Prenons l’occasion tandis qu’elle est propice :
« Demain au Capitole il fait un sacrifice ;
« Qu’il en soit la victime, et faisons en ces lieux« Justice à tout le monde, à la face des dieux :
« Là presque pour sa suite il n’a que notre troupe ;
« C’est de ma main qu’il prend et l’encensetlacoupe;« Et je veux pour signal que cette même main [sein.« Lui donne, au lieu d’encens, d’un poignard dans le« Ainsi d’un coup mortel la victime frappée« Fera voir si je suis du sang du grand Pompée;
« Faites voir, après moi, si vous vous souvenez« Des illustres aïeux de qui vous êtes nés. »
A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,
Par un noble serment, le vœu d’être fidèle :L’occasion leur plaît, mais chacun veut pour soiL’honneur du premier coup que j’ai choisi pour moi.La raison règle enfin l’ardeur qui les emporte :Maxime et la moitié s’assurent de la porte ;
L’autre moitié me suit, et doit l’environner,
Prête au premier signal que je voudrai donner.
Voilà, belle Æmilie, à quel point nous en sommes.Demain j’attends la haine ou la faveur des hommes,Le nom de parricide ou de libérateur,
César celui de prince ou d’un usurpateur '.
Du succès qu’on obtient contre la tyrannieDépend ou notre gloire ou notre ignominie ;
Et le peuple, inégal à l’endroit des tyrans 2 ,
S’il les déteste morts, les adore vivants.
Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,Qu’il m’élève à la gloire ou me livre au supplice,
Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,Mourant pour vous servir tout me semblera doux.
ÆMILIE.
Ne crains point de succès qui souille ta mémoire ;
Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ;
Et dans un tel dessein le manque de bonheurMet en péril ta vie, et non pas ton honneur.
Regarde le malheur de Brute et de Cassie ;
La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie?Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins 3 ?
le langage de la poésie de celui de la prose. (V.) — Dans desexemples beaucoup plus remarquables et plus importants,Voltaire n’a pas toujours saisi les différences essentielles quidistinguent la langue poétique de celle de la prose. (P. )
1 II faut d’usurpateur dans la règle ; il aura le nom deprince légitime ou d’usurpateur. Mais gênons la poésie lemoins que nous pourrons. ( V. )
2 Ce terme à l’endroit n’est plus d’usage dans le style noble.
(V ' ) • . . . ,
3 Cette expression sublime, mourir tout entier, est prise dulatin d’Horace, non omnis moriar; Raeine l’a imitée dans sabelle pièce d’Iphigénie :
Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier. (V.)