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Tome premier.
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CINNA, ACTE III, SCÈNE II.

Qu’il vous compte déjà pour un de ses sujets,

Ou que sur votre perte il fonde ses projets.

MAXIME.

Mais comment l’accuser sans nommer tout le reste?

A tous nos conjurés l’avis serait funeste,

Et par là nous verrions indignement trahisCeux qu’engage avec nous le seul bien du pays.

D’un si lâche dessein mon âme est incapable;

Il perd trop d’innocents pour punir un coupable.

J’ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.

EUPHORBE.

Auguste s’est lassé d’être si rigoureux ;

En ces occasions, ennuyé de supplices,

Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices.

Si toutefois pour eux vous craignez son courroux,Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.

MAXIME.

Nous disputons en vain, et ce n’est que folie ‘

De vouloir par sa perte acquérir Æmilie ;

Ce n’est pas le moyen de plaire à ses beaux yeuxQue de priver du jour ce qu’elle aime le mieux.

Pour moi j’estime peu qu’Auguste me la donne ;

Je veux gagner son cœur plutôt que sa personne a ,

Et ne fais point d’état de sa possession,

Si je n’ai point de part à son affection.

Puis-je la mériter par une triple offense?

Je trahis son amant, je détruis sa vengeance;

Je conserve le sang qu’elle veut voir périr 3 ;

Et j’aurais quelque espoir qu’elle me pût chérir'

EUPHORBE.

C’est ce qu’à dire vrai je vois fort difficile 4.

L’artifice pourtant vous y peut être utile ;

II en faut trouver un qui la puisse abuser, *

Et du reste le temps en pourra disposer.

MAXIME.

Mais si pour s’excuser il nomme sa complice,

S’il arrive qu’Auguste avec lui la punisse,

Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport,Celle qui nous oblige à conspirer sa mort?

EUPHORBE.

Vous pourriez m’opposer tant et de tels obstacles,

1 Ce n’est que folie, vers comique, indigne de la tragédie.Plaire à ses beaux yeux, expression fade. Ce qu’elle aimele mieux, encore pire. (V.)

2 Remarquez qu’on ne s’intéresse jamais à un amant qu’onest sûr qui sera rebuté. Pourquoi Oreste intéresse-t-il dans An -dromaque ? c’est que Racine a eu le grand art de faire espérerqu’Oreste serait aimé. Un amant toujours rebuté par sa maî-tresse l’est toujours aussi par le spectateur, à moins qu’il nerespire la fureur de la vengeance. Point de vraies tragédies sansgrandes passions. (V.)

3 Périr un sang est un barbarisme. Ces fautes sont d’autantplus senties que la scène est froide. (V.)

4 Cette manière de répondre à une objection pressante sentun peu plus le valet de comédie que le confident tragique. (V.)

Que pour les surmonter il faudrait des miracles ;J’espère, toutefois, qu’à force d’y rêver...

MAXIME.

Éloigne-toi; dans peu j’irai te retrouver :

Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose 1 2 ,

Pour mieux résoudre après ce que je me propose.

SCÈNE II.

CINNA, MAXIME.

MAXIME.

Vous me semblez pensif.

CINNA.

Ce n’est pas sans sujet.

MAXIME.

Puis-je d’un tel chagrin savoir quel est l’objet ?

CINNA.

Æmilie et César, l’un et l’autre me gêne 4 ;

L’un me semble trop bon, l’autre trop inhumaine.Plût aux dieux que César employât mieux ses soins,Et s’en fit plus aimer, ou m’aimât un peu moins ;

Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,

Et la pût adoucir comme elle me désarme !

Je sens au fond du cœur mille remords cuisantsQui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents ;Cette faveur si pleine, et si mal reconnue,

Par un mortel reproche à tous moments me tue.

Il me semble surtout incessamment le voirDéposer en nos mains son absolu pouvoir,

Écouter nos avis, m’applaudir, et me dire :

« Cinna, par vos conseils je retiendrai l’empire,

« Mais je le retiendrai pour vous en faire part. »

Et je puis dans son sein enfoncer un poignard !

Ah! plutôt.... Mais , hélas ! j’idolâtre Æmilie;

Un serment exécrable à sa haine me lie;

L’horreur qu’elle a de lui me le rend odieux :

Des deux côtés j’offense et ma gloire et les dieux 3 ;

1 On ne voit pas ce qu’il veut tirer de Cinna ; s’il veut êtreinstruit que Cinna est son rival, il le sait déjà. (V.)

2 C’est là peut-être ce que Cinna devait dire immédiatementaprès la conférence d’Auguste. Pourquoi a-t-il à présent des re-mords? s’est-il passé quelque chose de nouveau qui ait pu luien donner? Je demande toujours pourquoi il n’en a point sentiquand les bienfaits et la tendresse d’Auguste devaient fairesur son cœur une si forte impression. Il a été perfide; il s’estobstiné dans sa perfidie. Les remords sont le partage naturel deceux que l’emportement des passions entraine au crime, maisnon pas des fourbes consommés. C’est sur quoi les lecteurs quiconnaissent le cœur humain doivent prononcer. Je suis bienloin de porter un jugement. (V.)

3 Pourquoi les dieux? est-ce parce qu’il a fait serment à samaîtresse ? Il est utile d’observer ici que dans beaucoup de tra-gédies modernes on met ainsi les dieux à la tin du vers, à causede la rime. Manlius dit qu’un homme tel que lui partage la ven-geance avec les dieux; un autre, qu’il punit à l’exemple des